Cannes : un échec constant dominé par les compromis, les combines et les faux pas…

François Truffaut

Les premières sorties nationales de la Croisette n’ont récolté aucune timbale, y compris ELLE, chef-d’oeuvre de Paul Verhoeven, coup de coeur de Cinégotier, film bigger than life, bigger than Cannes ! Portrait de groupe avec perdants : Woody Allen et Jodie Foster (hors compétition), Pedro Almodovar, Bruno Dumont, Shane Black, Nicolas Winding Refn… Retrouvez ces capsules critiques et d’autres infos cinéma sur Cinégotier Facebook.

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CAFE SOCIETY de Woody Allen

Pour Bobby quitte New York pour Los Angeles où son oncle Philip est agent artistique. Engagé comme coursier, Bobby tombe rapidement amoureux de Vonny, l’assistante de Philip mais cette dernière est amoureuse d’un homme marié, Philip en l’occurrence. De New York à los Angeles, cette comédie romantique, situées dans les années 30, toute en charme et en délicatesse nous conte les amours contrariées de Bobby et de Vonny. Le film est servi par une mise en scène précise, sensuelle et d’une grande fluidité, par la lumière somptueuse et caressante de Vittorio Storaro, par des interprètes délicieux et justes, des dialogues drôles et percutants, une bande-son étincelante. Brillant et harmonieux, le film est aussi nostalgique, parfois grinçant pour dire l’ironie de l’existence, la tristesse des amours ratées quand il ne reste plus que les larmes. À ne pas rater. Woody à son meilleur. Simone Suchet

Presque pour S’il faut, comme dans les jeux d’enfant d’antan avec des laines et des aiguilles, créer une constellation dans la filmo du Maître, Cafe Society regarde vers Radio Days (1987) où un bambin rouquin, Woody en miniature, vibrait dans la cuisine de ses parents juifs à l’écoute des émissions radiophoniques. Là, c’est le cinéma des années 30 qui enflamme l’imagination et les cheveux de Jesse Eisenberg, idéal de clone allenien. Si Blue Jasmine s’imbibe de Manckiewizc, L’Homme irrationnel de Wilder, Cafe Society est un buvard avec traces de Sérénade à trois de Lubitsch, en plus noir dans sa mélancolie, en moins heureux dans ses ellipses. Le fondu enchaîné où s’efface le profil de Kristen Stewart au profit du gros plan du héros vaut à lui seul le déplacement tant il illustre la désillusion des amours noyées à tout jamais quelque part entre New York et Los Angeles et partout dans le monde. Benoit Gautier

JULIETA de Pedro Almodovar
Heureux retour avec Julieta du Maître de la Movida devenu mûr, mélancolique, rongé par le remord, la culpabilité, ici transmise de génération en génération. Le scénario qui mixe trois nouvelles d’Alice Munro (Prix Nobel de Littérature 2013) reprend les codes almodovariens : le rouge sang de la maternité et de la passion, l’élasticité et la fragmentation du temps plus apparenté à la littérature qu’au cinéma, les mères et les filles au cœur de la fusion et des ruptures, les hommes satellitaires tenus à distance par un système viscéral féminin. Rarement œuvre d’Almodovar (à ce titre, Julieta regarde Parle avec elle) aura charrié autant de séquences/rebondissements, pas celles de certaines séries qui font haleter le spectateur comme un caniche, mais celles, telles des perles cristallines qui s’enfilent, cliquettent, chatoient, et dont la nécessité est de nourrir la psyché des protagonistes par le fil de la narration. Hitchcock était jaloux de Bunuel pour son plan de Tristana qui découvre l’héroïne devenue infirme et acariâtre. Hitch aurait-il été blême de l’effet de montage fait fusionner Adriana Ugarte/Emma Suárez dans une ellipse/fusion à couper le souffle ?… Pour cette perle de cinéma où Marnie et Cet obscur objet du désir ne sont pas pas loin, Julieta et Almodovar doivent décrocher une timbale ! Benoit Gautier

MONEY MONSTER de Jodie Foster
Jodie Foster s’empare d’un sujet à la mode, à savoir les ravages de la spéculation financière outrancière et en profite pour égratigner au passage le monde de la télévision avec sa course effrénée à l’audimat et la vulgarité des émissions et des présentateurs. L’intrigue est très bien ficelée et progresse à vive allure au rythme des rebondissements nombreux et parfois inattendus. Le film est tendu et divertissant sans éviter pour autant certaines lourdeurs. La critique est superficielle et on ne peut que regretter le manque d’engagement de la réalisatrice. Les comédiens sont épatants, non seulement George Clooney et Julia Roberts mais aussi Jack O’Connell. De la belle ouvrage sans surprise. Efficace sans plus. Simone Suchet

MA LOUTE de Bruno Dumont
Fort du succès burlesque, insensé, mérité de la série P’tit Quinquin, Drumont transpose la (presque) même recette au cinéma et en film d’époque sur la Côte d’Opale. Cannibalisme, lutte des classes, surjeu des premiers temps du cinéma à la Méliès, emplois de stars, le dispositif est jouissif. Hélas, le résultat n’atteint pas la grâce du P’tit Quinquin, matrice inégalée. Les belles idées d’un garçon fille, d’un couple de flics à la Laurel & Hardy, de la poursuite fellinienne au bord des flots d’un homme baudruche (embruns à la 8 1/2), ne sauve pas la minceur du propos. Du côté des connus, Luchini condamné à composer, devient enfin sobre. Corsetée, Valeria Bruni Tedeschi est à tomber, surtout quand elle entre en lévitation. Seule Binoche détonne avec un jeu outrancié ; Juliette qui perd ses esprits, et surtout son talent, quand il s’agit d’être drôle… Dans Ma Loute, les pauvres bouffent les pieds des riches et les nantis se la jouent transgenre pour sauter les barrières sociales. Deux belles idées inexploitées pour ce film qui manquent singulièrement… d’humanité. Un comble pour Dumont ! Benoit Gautier

THE NICE GUYS de Shane Black
Ce film noir et drôle qui se déroule en 1977 à Los Angeles mêle très efficacement intrigue policière et comédie sans renoncer jamais ni à l’un ni à l’autre. Deux détectives privés plutôt maladroits, Holland March (Ryan Gosling), beau gosse aussi attendrissant que gaffeur et Jackson Healy (Russel Crowe), grosse brute courageuse, un peu trop portée sur les coups, assistés par une adolescente débrouillarde, la propre fille de March, se trouvent embarqués dans une enquête qui les dépasse et dans laquelle on trouve une série de meurtres dans le cinéma porno, la disparition de la fille d’une personnalité du Ministère de la Justice, un complot de l’industrie automobile et des protestations écologistes. Les comédiens sont formidables, les dialogues font mouche, le rythme est soutenu, les péripéties nombreuses, le ton jubilatoire. On rit de bon cœur. À voir. Simone Suchet

THE NEON DEMON de Nicolas Winding Refn

Contre Baby alone introducing in Babylone. Une beauté pure – c’est-à-dire non artificielle – arrive comme une plume à L. A., décroche easy toutes les timbales, décime de belles têtes concurrentes avec ses grands yeux de poupée à la David Hamilton/Helmut Newton, ses mordillements de « Lolilèvres », sa candeur… sainte ou feinte ? Cette Ophélie de magazine qui  fait des ravages, vit dans un motel minable où les filles payent cher et risquent gros. Ce n’est pas la seule étrangeté de ce film glacé qui traite de papier glacé, de cannibalisme aussi. Mordant ?… Hélas non, incisive toc intellectuellement malhonnête pour un réalisateur qui tourne des clips de mode, et préfère s’attaquer aux models plutôt qu’au milieu qui lui donne à bouffer. Exceptée une magnifique séquence de ponton sur piscine vide avec robe de mousseline façon Grace Kelly dans To catch a thief, mieux vaut revoir Mulholland Drive, Show Girls, A Star is Born, Funny Face, Maps to the Star. Miroirs aux alouettes avec réflexions… inoubliables ! Benoit Gautier

Tout contre 
La beauté ne peut pas tout, elle est tout dit le chasseur de tête qui recrute Jesse. Elle n’est pas tout et ne se suffit certainement pas à elle-même comme le prouve, hélas, le dernier film de Nicolas Winding Refn. Esthétique lynchienne aujourd’hui dépassée, convenue et kitsch, misogynie insupportable, mauvais goût, vide abyssal, cette fable morbide vire au grand-guignol. Regrettable et ennuyeux. Simone Suchet