Ce qui m’a toujours attiré, c’est le thème du conflit entre l’art et la vie.

Luchino Visconti

Sur les écrans français, ressortent deux films italiens peu connus, Je la connaissais bien…/Io la conoscevo bene d’Antonio Pietrangeli (1965) et  Détenu en attente de jugement/Detenuto in attesa di giudizio de Nanni Loy (1971). Deux longs-métrages qui témoignent, chacun à leur manière, de qualités propres au cinéma italien quelle que soit l’époque : une propension au réalisme, une attention marquée à la réalité socio-culturelle, une interprétation criante de vérité.

Je la connaissais bien…/Io la conoscevo bene

Antonio Pietrangeli est un réalisateur et scénariste italien, entre autres du film Ossessione de Luchino Visconti. Dès le début de sa carrière, Pietrangeli est l’un des premiers et rares cinéastes à s’intéresser à la condition féminine : dans Adua et ses compagnes, il raconte les mésaventures de quatre prostituées. Après la fermeture de leur maison close, elles décident de s’établir à leur compte et d’ouvrir un restaurant. Une de leurs anciennes relations, un homme du milieu, se manifeste et entend bien les faire travailler sous sa coupe. Il va sans dire qu’elles ne se laisseront pas faire. Bel exemple d’affirmation de soi et de solidarité. Je la connaissais bien… met en scène Adriana Astrarelli, une jolie provinciale qui quitte son village natal, s’installe à Rome avec des aspirations d’actrice et de succès. Dans l’attente du rôle qui fera d’elle une vedette, elle multiplie les emplois et les aventures.

Pour raconter le destin tragique de cette apprentie actrice, jeune fille naïve, enfant ballottée entre rêves inaccessibles, déceptions amères et humiliations répétées, Pietrangeli choisit un scénario qui oscille entre le quotidien d’Adriana et ses souvenirs, joue sur les ellipses et les brusques changements de ton, glisse du plus futile au plus grave. Avec sa narration fragmentée, ses séquences imbriquées, sa construction déconcertante sans véritable souci d’intrigue ni d’approfondissement des personnages, le film est néanmoins précis sur ce qu’il décrit et dénonce de façon implacable : une société du spectacle peu reluisante qui ne sait s’amuser qu’au mépris des plus faibles. Deux scènes aussi terrifiantes qu’efficaces en témoignent : celle où un acteur raté danse sur une table jusqu’à l’épuisement pour obtenir un rôle qu’un producteur, après avoir ri à ses dépens, ne lui offrira jamais ; celle où Adriana se présente sur le tournage d’un film publicitaire, coiffée, pomponnée, sur son 31, alors que le réalisateur ne filme que ses bottes. L’héroïne n’est jamais regardée pour ce qu’elle est vraiment, seulement perçue comme un objet de désir et de moquerie. Maltraitée par les hommes, beaucoup moins frivole qu’elle n’en a l’air, elle révèle peu à peu son mystère et sa solitude absolue, choisit une issue fatale, affirmation dérisoire sans doute de sa liberté.

Filmé dans un noir et blanc somptueux, Je la connaissais bien… montre une grande beauté plastique et un charme vintage sur bande originale yéyé omniprésente. Il est illuminé du début à la fin par la présence et l’interprétation remarquables de Stefania Sandrelli virevoltante, d’une sensualité bouleversante, capable pourtant de suggérer un profond vide intérieur. En perpétuel contraste avec sa forme légère, cette œuvre acerbe et sans pitié autopsie la tragédie d’une jeune femme en quête d’identité et d’affranchissement, dénonce le milieu du cinéma, un univers cruel et dépourvu de sentiment. Avec cette critique sociale implacable, Antonio Pietrangeli se hisse au niveau des plus grands. On ne peut que regretter sa mort prématurée, une noyade sur un tournage.

Détenu en attente de jugement/Detenuto in attesa di giudizio

Nanni Loy est un scénariste, cinéaste et acteur italien. Il réalise de très nombreux films, essentiellement  des comédies teintées d’une ironie douce-amère portées par des personnages bousculés par la vie, victimes d’une société souvent injuste. Café express, un de ses longs-métrages les plus connus, raconte l’histoire d’un homme simple et pauvre, adepte du système D. qui se bat pour survivre en vendant du café à la sauvette sur une ligne de train de nuit. Il est à la fois traqué par la police et par des voyous, et la lutte s’avère sévère. Dans Détenu en attente de jugement, finie la comédie, place à une critique virulente de la société italienne du début des années 1970. Giuseppe Di Noi est un géomètre installé en Suède depuis plusieurs années, marié à une autochtone. Il entraîne sa famille en vacances en Italie, est arrêté à la frontière sans la moindre explication. Convaincu que l’erreur sera vite éclaircie, il est emprisonné, trimballé d’une cellule à une autre, sans autre forme de procès. Malgré sa libération tardive, Giuseppe Di Noi, victime des traitements les plus  abrutissants, les plus humiliants, est marqué physiquement, psychologiquement, de façon irrémédiable .

Le film épouse la dégringolade inexorable du héros, sa déshumanisation progressive, montre avec une pertinence cruelle l’opposition entre l’enfer de la prison et le paradis hédoniste qui l’entoure. Les changements de lieux incessants, la multiplication de longs couloirs, l’omniprésence de barreaux enferment Giuseppe dans un labyrinthe dont l’issue se dérobe sans cesse. Le réalisateur signe une charge virulente contre la justice italienne et des méthodes pénitentiaires héritées du fascisme et qu’on voulait croire oubliées. Il dénonce toutes les tares du système carcéral : indifférence des gardiens et du juge, arbitraire des mises en détention, longueur des procédures. Ce cauchemar kafkaïen, critique sévère des institutions, examine un système qui brise les hommes et n’épargne rien au spectateur, des besoins naturels à une tentative de viol. La caméra très mouvante traque le personnage en permanence, le cadre souvent en plongée au rythme d’un découpage précis, rapide.

Qui d’autre qu’Alberto Sordi pour incarner cet homme ordinaire, simple, bon, plongé dans l’absurdité carcérale ? Remarquable acteur, défait, perdu, dur, fermé, il exprime toutes les gradations de son désespoir, les nuances de son incompréhension croissante. Une palette de sentiments passent sur son visage d’éternel abruti : indignation, stupeur, révolte, obséquiosité, douleur, abattement, folie résignée. Le comédien absolument et totalement prodigieux, obtient pour ce rôle l’Ours d’or au Festival de Berlin en 1972. Avec ce film, Nanni Loy, réalisateur inégal, s’engage socialement et signe un authentique chef d’œuvre.

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