La vie a plus d’imagination que nous.

François Truffaut – La Femme d’à côté

Expéditrice : Julie Roussel/Marion Vergano, héroïne de La Sirène du Mississipi et, dans l’œuvre de François Truffaut, la mère spirituelle de Mathilde Bauchard, héroïne de La Femme d’à côté.

lettre-àla-femme-d-a-cote-truffaut-telerama-cinemathequeMathilde, ma fille,

Je n’irai pas par quatre chemins. Les dernières nouvelles de toi me font frémir. Il paraît que tu brûles les photos de ton amant dans un feu de cheminée, la bouche tordue, le visage rongé par le chagrin. Vu ton tempérament tourmenté, j’ose écrire torturé, cela m’inquiète. Moi, devant l’âtre, je laissais mon amant, les yeux fermés, redessiner mes traits et mon sourire avec son doigt. Il inventait des montagnes, des lacs, toute une géographie. Malgré sa dévotion, je l’ai abandonné. Après l’avoir dépossédé certes, mais je suis parvenue à le quitter. Pour son bien ; mon emprise lui était néfaste. Toi, tu es revenue vivre près de l’homme qui t’a détruite par le passé. Depuis, tu tisses ta toile autour de lui. Mante religieuse de province, tu déambules en trench de l’âge d’or hollywoodien. Tu te crois fatale Mathilde, maîtresse de ta passion, tu n’es que la proie de ton attachement.

Moi, la sirène égoïste, je me suis accomplie parce que je me suis ouverte aux sentiments. Toi, la femme à côté de ses pompes, tu recules, régresses, te recroquevilles sur une pénible fusion. Alors, je t’en conjure, écoute mon conseil de mère, entends l’amoureuse qui a commis toutes les erreurs avant toi : pars quand il est encore temps, fuis le plus loin possible, car, tu le sais très bien, nous portons malheur à ceux qui nous désirent. Moi, la blondeur délinquante, fellatrice en guipure, l’oiseau de mauvais augure en manteau haute couture à plumes noires. Toi, la brune infidèle, culbutée dans une voiture, la jupe relevée sur cette blessure magique qui aspire le sexe des hommes et leur âme jusqu’à la folie. Moi, la mère solaire. Toi, la fille obscure. Nous deux, l’éclipse cannibale.

Les films et la vie ne t’apprennent-ils rien ? Mon histoire ne t’a-t-elle pas suffi ?… Souviens-toi Mathilde, j’ai enjôlé, trahi mon amant. J’ai même failli le tuer. Je l’ai fait tant souffrir qu’il a sombré dans une cure de sommeil. Si tu continues à t’acharner, à t’épuiser, à te consumer, c’est toi qui finiras internée, gavée de pilules multicolores. Elles soulageront peut-être tes humeurs, adouciront tes pensées, mais elles ne pourront jamais dissoudre le poison qui coule dans nos veines, jamais guérir le mal d’aimer inscrit dans notre ADN.

C’est un cauchemar, à l’aube, qui m’a réveillée en nage, et me fait taper cette lettre. Tu m’es apparue dans un parking où les chiennes en chaleur et les chats en rut étaient lâchés. Étendue sur le dos, à même le sol, avec le corps de ton amant qui t’écrasait. Dans une de tes mains, un revolver. Sur ta tempe et sur la sienne, un trou rouge. Entre tes jambes, l’homme de ta vie – ou plutôt l’homme de ta mort – ni avec toi ni sans toi mais en toi, Mathilde. Ma fille au prénom qui coule comme une larme, affamée, suicidaire, meurtrière pour l’éternité.

Ce texte est lauréat du concours Lettres à la Femme d’à coté organisée par La Cinémathèque française/Télérama/Festival Paris en toutes lettres.

Laurent Laffite lit cette missive le 15/11/14 lors d’une soirée exceptionnelle à La Maison de la Poésie à Paris.