L’intérieur du corps n’est pas beau. Nous n’avons pas une vision esthétique totale dans la mesure où nous n’assumons pas l’intérieur de nos corps et la compréhension des organes et de leur fonctionnement. C’est donc de l’humour noir, mais c’est aussi très sérieux : pourquoi ne pas faire un concours de beauté pour le plus beau rein, l’estomac le plus joliment formé, le foie le plus exquis ?

David Cronenberg entretiens avec Serge Gründberg
Éditions des Cahiers du Cinéma

affiche-faux-semblantsAu fil des entretiens de David Cronenberg avec Serge Grünberg, le réalisateur affirme lors de l’évocation de Faux-semblants, sorti sous le titre de Alter ego au Canada et de Dead Ringers aux Etat-Unis, qu’un créateur est condamné à engendrer des créatures. Cette confession teintée d’humour noir introduit d’emblée une question au sujet de l’origine des héros jumeaux du film, Elliot et Beverly Mantle : qui sont leurs parents ?

En 1981, les deux frères ennemis de Scanners – les aînés des Mantle dans la filmographie de Cronenberg ? – ont pour géniteur un savant fou qui récuse la paternité biologique. Il administre aux femmes enceintes l’Ephemerol, un médicament qui leur fait mettre au monde des freaks. En 1979, la représentation de la maternité, dans The Brood/Chromosome 3, est littéralement cauchemardesque. Les enfants monstres – anticipation mutante des Mantle ? – engendrés par l’héroïne sont des excroissances de sa propre haine dépourvues de nombril, donc de cordon ombilical. Les absences de père pour les frères de Scanners et de mère pour les monstres de The Brood se rejoignent en 1988 avec Faux-semblants. D’où proviennent donc les deux gynécologues ?… Du vide, du néant.

Torture gynéco

Même si Dead Ringers s’inspire du livre Twins de Bari Wood et Jack Gasland qui relate l’histoire réelle de jumeaux homos, gynécos, suicidés à New York dans les seventies, le film garde le mystère de la venue au monde des Mantle. Leur genèse est synonyme de béance dans le scénario, de part manquante dans le traitement de leur caractère. C’est à partir de cette abstraction que David Cronenberg engendre, avec l’aide du scénariste canadien Norman Ryder, deux phénomènes plus siamois que gémellaires. Le cinéaste, créateur tout puissant de fiction, les condamne à mort dès le générique.

À l’instar de Vertigo de Alfred Hitchcock, avec les talents du musicien Bernard Hermann et du graphiste Saul Bass, l’ouverture de Dead Ringers glace le sang avant la vision de la première image, présage de l’issue fatale du drame. Au rythme des plages de cordes sublimes du compositeur Howard Shore qui ne cessent de s’amplifier à la façon d’un envahissement, d’une  pénétration auditive, des gravures médicales du 18e siècle avancent et s’éloignent sous fond grenat, vermillon. Catalogue de planches anatomiques avec embryons de jumeaux ponctuées d’instruments gynécologiques de l’époque. Véritables outils de torture qui préfigurent ceux qu’inventeront les Mantle dans leur spirale de destruction. Pourquoi David Cronenberg nous montre-t-il cet appareillage ? Que veut-il nous dire avec cette exposition ? Comment jadis on accouchait les jumeaux ? Comment on opérait la partie du corps qui relie des siamois l’un à l’autre ? Comment on extrayait un fœtus in fœtu, c’est-à-dire un jumeau absorbé par le corps de l’autre ?…

Jacques Drivet Faux Semblants Mutants
Photos © Jacques Drivet

L’imagination galopante n’obtient pas de réponse car le postulat de Dead ringers se caractérise une fois encore par un parti pris d’abstraction, d’épure, d’horreur suggérée. Pas d’effet gore ni de science-fiction comme dans The Fly/La Mouche, film précédent et plus grand succès commercial du réalisateur, mais le recours à un dédoublement d’écran. Prouesse technique méticuleuse, périlleuse, qui réunit à l’image les jumeaux dans la peau d’un seul interprète, révèle avec parcimonie la déflagration de l’alliance des Mantle. Pas non plus d’explosion épidermique, d’éclaboussure d’hémoglobine dans Alter ego mais une fantasmagorie des images conçues par le chef opérateur Paul Suschitzky. Bleu nuit, rouge sang, blanc clinique, elles transforment les opérations chirurgicales en messes barbares, les lits d’hôpital en capsules incandescentes isolées dans un espace sombre, amniotique. Fort de cette direction artistique inspirée, profonde, oppressante, le neuvième long-métrage de David Cronenberg est encensé par l’intelligentsia cinéphile. Elle le hisse parmi les Maîtres de l’expressionnisme de l’Histoire du 7e Art.

Le malaise que sécrète la lecture du script de Dead Ringers associé au défi de dédoublement dans un même plan rebute, effraie une trentaine de comédiens américains et canadiens. Jeremy Irons, auréolé du succès de Mission de Roland Joffé, Palme d’or cannoise en 1986, relève le défi non sans hésitation et appréhension. Fidèle au postulat d’abstraction de Alter ego, la performance de l’acteur britannique est en creux. Loin d’une transformation spectaculaire à la Docteur Jekyll et Mister Hyde, Jeremy Irons envoie, au spectateur qui avance en territoire inconnu, d’infimes signes morpho psychologiques pour identifier chaque Mantle. Le maintien droit d’Elliot l’extraverti apporte aux traits secs de Jeremy Irons l’arrogance d’un rapace. Le dos un brin voûté de Beverly le sensible lui procure la protection d’une carapace d’insecte.

Bifides contre trifide

Scientifiques en herbe comme David Cronenberg enfant, Elliot et Berverly, vêtus à l’identique, se passionnent très tôt pour l’in utero. Ils posent leur premier modèle d’écarteur dans le ventre en plastique d’une poupée de vulgarisation médicale. « You’re freaks ! » balance la petite fille à qui les jumeaux demandent de découvrir son sexe en vue d’une expérience de pénétration.Étudiants en médecine, Elliot et Beverly ont grandi et leur écarteur s’est perfectionné, mais leur professeur regarde avec dédain leur invention. Il leur conseille de ne l’utiliser que sur des cadavres.
Cérémonie de fin d’études. Les Mantle ont triomphé de l’adversité. Un écarteur plaqué or leur est remis avec les honneurs. Il annonce la renommée des jumeaux dans les hautes sphères médicales. Elliot récolte seul le trophée pendant que Beverly planche à son bureau. Alors qu’Elle déplore l’absence de Bev, l’introverti lâche laconique : « I was there ». Cette réplique banale résume la parfaite indistinction à laquelle aspire la fratrie.

Au-delà de la complémentarité du yin (Elliot le macho tombeur sous la lumière des mondanités) et du yang (Beverly le sentimental studieux au prénom de fille), au-delà de la fusion gémellaire, David Cronenberg attribue au couple Mantle une quête d’indifférenciation fondée sur un principe d’escamotage, de remplacement. La complétude des frères Mantle ne peut palpiter que dans cette mise en œuvre/mise en scène de substitution. Processus pathologique, pervers, escroc. Pire, illusoire, fatal parce que faillible. La faille des Mantle réside dans le vide de leur origine, dans la béance du ventre qui les a fécondés, dans le mystère des organes génitaux féminins que les deux gynécologues ne cessent d’ausculter, puis de triturer, enfin de maltraiter. Un troisième personnage, à la façon d’un virus, va s’introduire dans cet espace libre de toute référence, va l’investir, l’infecter, l’envahir, l’anéantir.

Jacques Drivet Faux Semblants Mutant

Contrairement à Jeremy Irons, David Cronenberg désire dès le début confier le rôle féminin de Faux-Semblants à Geneviève Bujold, actrice à la persona trouble, à la fois opaque et enfantine, dédoublée elle aussi en 1976 dans Obsession de Brian De Palma.Prénom : Claire. Nom : Niveau. Profession : actrice. Particularités : utérus à trois cols, donc stérile. Claire, la star de cinéma qui subit les premiers assauts de la maturité. Claire, la femme trifide, seule, névrosée, partagée à son insu par des bifides.

Dans la première scène d’amour, Elliot attache avec des sangles et des paires de ciseaux médicaux l’actrice qui aspire à la punition sexuelle. De son côté, Beverly s’attache à la femme, à son désarroi d’infertilité. Quand Claire s’aperçoit qu’elle est la proie d’une hydre nommée « Bev-Elly », elle plaque Elliot le technicien des raffinements sadomaso, s’amourache de Beverly le presque puceau qu’elle qualifie de « coup passable ».

Une séquence illustre l’ambiguïté du choix de Claire, la complexité de son tempérament fait de l’exaltation des élans amoureux et de la destruction des relents narcissiques. Elliot rend visite à la star sur un tournage afin de pacifier leur relation. Il la retrouve dans sa caravane entre les mains de maquilleurs. Quand Jeremy Irons découvre Geneviève Bujold, elle lui montre un profil qui retient l’enfance avec un front bombé, un nez adorable, une bouche mutine. Elliot va s’asseoir au fond de la caravane. Il voit alors le second profil de Claire tuméfié par le grimage. L’actrice se tourne vers le gynécologue, révèle un visage double, à la fois pur et meurtri. Elliot prend alors conscience du « Niveau » dangereux de Claire. Tels les jumeaux qui échangent leur personnalité, la comédienne excelle en jeu de rôle. Le visage qu’elle présente à Elly est à multiples facettes, à la fois nu et maquillé, sincère et manipulateur, dupliqué par le miroir de sa loge. Elliot lui déclare : « Tu introduis un élément perturbateur dans la saga des frères Mantle, peut-être même destructeur. ».
D’une façon cauchemardesque, Beverly fait le même constat d’intrusion, de division. Il rêve de Claire au lit entre Elliot et lui-même. Un appendice le relie à son frère par le ventre. Claire perturbe ce tendre triolisme en mordant dans l’appendice avec voracité. Sa bouche arrache un morceau de chair sanguinolent. Beverly se réveille, tétanisé.

Mantle & co

Dans Faux-semblants, le personnage de Claire évolue dans des décors lambrissés avec allégories anciennes et pulpeuses, de feux de cheminée, de bougies allumées. Le duo Mantle, lui, appartient à un univers érectile composé de tours, de vitres, de marbre, de métal. À la fin de ce huis clos où le ciel n’apparaît presque jamais, Elliot, entouré de buildings, appelle Claire d’une cabine téléphonique. Face à lui, une église. Dans son oreille, la voix de l’actrice. Claire demande qui lui parle. Elliot n’en sait plus rien puisqu’il vient d’éventrer Beverly. L’église envahit l’espace du plan. Eglise : mot féminin, siège de l’âme, giron sacré où il est raconté qu’à l’origine du monde Adam créa Eve avec une partie son corps, sa côte gauche. Elliot muet raccroche, retourne vers Beverly. Les cordes de Howard Shore s’élèvent. La dernière image de Dead Ringers est iconique. Elle représente le(s) corps de l’hydre « Bev-Elly » : piéta homosensuelle, siamoise, suicidaire qui s’en retourne vers le néant. Fondu au noir.

En 1895, Sigmund Freud et Joseph Breuer publient Les Etudes sur l’hystérie. La même année, les frères Lumière mettent au point le cinématographe. La vision d’un film où le spectateur, hors du monde et du temps, est projeté dans un espace imaginaire, se rapproche-t-elle du processus psychanalytique ?…  En 2011, avec The Dangerous Method, Cronenberg filme à nouveau le triangle amoureux, la scission provoquée par le chiffre trois dans les rapports sentimentaux. Celle de Sigmund Freud et de Carl Jung épris de sa patiente, Sabina Spielrein. Avant d’aborder de façon frontale les pionniers de la psychanalyse, le Maître canadien aura créé d’autres créatures émouvantes en quête de complétude, d’unité : Dennis Clegg le schizophrène de Spider (2002), Tom Stall l’homme aux deux visages de History of violence (2005). Petits frères des jumeaux Mantle dans la parade monstrueuse du Roi David.