Une petite flamme de folie, si on savait comme la vie s’en éclaire !

Henry de Montherland – Malatesta

Des cheveux corbeau qui entourent des joues d’enfance, des yeux noirs en roue libre, une bouche fine murmurante. Michel Fau pourrait être à la fois Oscar Wilde et Bianca Castafiore. Artiste polymorphe, comédien et diva, devant et derrière la scène, Michel Fau parle juste, parle vrai. Arias et airs en revue.

Quels sont les airs qui ont bercé le petit Michel Fau ?
Michel Fau : De la musique classique, avant tout. Ma mère m’emmenait voir des opéras et des opérettes à l’opéra d’Agen, de Toulouse, de Bordeaux. L’Arlésienne de Georges Bizet m’a beaucoup marqué, en particulier Farandole avec ses tambourins obsessionnels. À l’adolescence, quand j’ai obtenu mon BEPC, on m’a offert un billet pour l’opérette kitschissime L’Auberge du Cheval blanc avec Bourvil, j’ai adoré. J’écoutais aussi l’air de Mephisto, Le Veau d’or du Faust de Gounod pendant que mes copains se déchaînaient sur AC/DC.

Goûts extravagants pour un petit garçon…
J’avais déjà un goût très prononcé pour la radicalité, le lyrisme, le tragique et le burlesque. Inclinaison qui m’a appelé à jouer, à mettre en scène aussi.

Vous vous identifiiez enfant aux personnages des livrets ?
Non, beaucoup plus aux chanteurs. Ces influences me poursuivent encore. Quand j’aborde un rôle, je pense plus à la voix d’un acteur qu’à la psychologie du personnage. Le phrasé de Pierre Fresnay ou de Muriel Robin peut m’inspirer, me guider.

Il n‘existe pas de grandes stars sans voix immédiatement reconnaissable. Elle est l’empreinte de leur personnalité…
Leur tessiture les définit profondément. Les plus grands ne font pas du prêt-à-porter, mais se livrent, se mouillent « haute couture ». Les artistes qui possèdent une voix standard, passe-partout, sont souvent fades.

Quelles étaient les stars de votre enfance ?
Maria Casarès, Dominique Blanchar, Geneviève Page pour les femmes. Pierre Brasseur, Paul Meurisse pour les hommes. Et les acteurs qui chantent en parlant : Jean-Pierre Léaud, Bernadette Lafont que j’ai mise en scène dans son dernier spectacle, l’opérette Ciboulette de Reynaldo Hahn.

Elle avait toute une confiserie dans la bouche. Prononciation dévorante entre la gourmande et l’ogresse…
Absolument. Pour gagner des sous, elle avait joué dans une publicité pour les dentiers où elle disait : « Et maintenant, je croque des pommes d’amour ! ». Elle était sucrée Bernadette, elle était trop.

Les livres sont aussi de la musique. Quels sont vos grands airs littéraires ?
À l’école, je m’ennuyais, je ne faisais rien. En revanche, je lisais des œuvres assez pointues : Châteaubriand, Dostoïevski, Cocteau, Camus, Montherlant… L’Idiot m’a dévasté, et découvrir La Machine infernale adolescent est d’une grande violence.

S’imprégner de telles œuvres révèle de la curiosité, de l’abandon aussi, celui de ne pas tout comprendre…
Des choses m’échappaient totalement, mais je n’avais pas peur de ne pas comprendre. Au cinéma, je raffolais de Fellini, je courais voir ses films, sans tout comprendre.

S’il fallait vous associer à un air, ce pourrait être une mélodie de Nino Rota. Sophistiquée dans les accords, extravagante dans les arrangements…
J’adorais le cinéma italien des années 1970, car il était dépourvu de toute logique. Il n’avait pas d’œillère, pas de notion du bon ou du mauvais goût.

Je vous perçois comme une éclipse. Un complexe sur jambes dans la réalité, une nature sans borne sous les sunlights…
C’est très juste, la scène m’est libératrice. Je me souviens d’une performance avec le chorégraphe Jean-Claude Gallota où j’étais à poil, à quatre pattes. Je me mettais des boutons de rose dans le cul.

Référence au Jardin des délices de Jérôme Bosch…
Tout à fait. En terminale, en pleine période baba cool, je portais un magnifique costard trois pièces de Ted Lapidus offert par mon oncle. Pas par provocation, mais parce que je trouvais ça beau.

L’audace du timide…
Je me suis toujours senti à part.

Michel Fau enfant écoutait de la variété ?
Léo Ferré, Juliette Gréco, Barbara.

Ça, c’est côté chic. Et côté populaire ?
Pour ma communion, on m’avait offert un disque de Sheila, Les Rois Mages. Je pense que mes parents avaient pensé que c’était une œuvre catho !

Sheila, chanteuse catholique avec Adam et Eve, Samson et Dalila…
Je me souviens qu’elle était en maillot de bain sur la couverture du disque. Dans mes mises en scène de pièces de boulevard Peau de vache, Fleur de Cactus de Barillet et Gredy, j’ai inséré des chansons de Sheila. Pendant la déferlante Disco, j’écoutais Boney M. Dans les années 1980, Lio. Plus qu’une chanteuse, une créature, avec un côté dadaïste dans certaines paroles.

Je vous imagine entiché d’une autre chanteuse de variété : Dalida…
C’est drôle que vous me parliez d’elle. Pour se moquer de moi, des copains m’avaient inscrit à son fan-club. Je recevais des photos dédicacées alors que je ne connaissais pas vraiment son répertoire. J’ai lu un livre sur sa vie, et elle m’a fasciné. Pour moi, c’est une tragédienne. Dans Le Sixième jour de Youssef Chahine, elle est magnifique.

Il y a une de ses chansons qui vous irait comme un gant : C’est fini la comédie… (chant en chœur)
Je trouve aussi important de déclamer Paul Claudel que de chanter Dalida. Ce grand écart m’est essentiel. À l’époque, Cocteau, Poulenc et même Proust revendiquaient la littérature comme l’opérette.

Aujourd’hui, vous jouez et mettez en scène. Vous avez monté Le Misanthrope, bientôt Le Tartuffe. L’air de Molière, c’est quoi ?
Ce sont des pièces versifiées en alexandrins. Une invention française du XVIIe siècle avec des partitions formidables, très chantées. Chez Molière, la sophistication côtoie la paillardise. Michel Bouquet, mon professeur au Conservatoire national supérieur d’Art dramatique, dit qu’il faut jouer Molière comme une tragédie, mais en faisant rire. C’est mon credo.

Et la tragédie de Racine que vous avez aussi interprété ?
L’alexandrin réunit Racine et Molière, le XVIIe siècle aussi. La tragédie est une forme radicale, excessive, donc elle frôle le grotesque. Si on joue bien Racine, on joue bien Feydeau. Robert Hirsch les interprétait en alternance au Français. Geneviève Page est passée du Soulier de Satin de Paul Claudel au Canard à l’orange de Jean Poiret. Les héros de la tragédie et du boulevard ont un point commun : ils sont complètement dépassés par les évènements. La tragédie n’est pas synonyme de drame ni de tristesse ni de sentimentalisme, elle s’apparente à l’imprévisible, au risible, à l’effrayant, au ridicule. Tel Jack Nicholson qui en fait des tonnes avec génie dans Shining de Stanley Kubrick.

Vous êtes l’un des rares acteurs français à se travestir. Un air de femme, c’est quoi ?
La première fois que je me suis travesti, c’était au lycée, en terminale, lors d’un spectacle. J’ai revêtu le manteau de ma mère, et j‘ai joué une femme. Ensuite, au Conservatoire, il manquait un rôle féminin, je me suis dévoué. Le travestissement est une démarche mystérieuse. Avant de monter sur scène, il m’est arrivé de ne pas me reconnaître. J’ai eu la chance d’expérimenter ce masque formidable à plusieurs reprises sous la direction d’Olivier Py. Il m’a permis d’oser des choses terribles. Cela dit, jamais je n’ai pensé jouer une femme, mais plutôt un monstre avec des références d’actrices ou de chanteuses d’opéra. Névrotique Hôtel, mon tour de chant avec des chansons réalistes et inédites de Michel Rivgauche, est traversé par des tas d’influences qui vont de Marie Bell à Isabelle Adjani en passant par Françoise Seigner.

Quel air jouent  les mises en scène d’Olivier Py ?
Nous avons fait dix spectacles ensemble. En plus de mettre en scène, il écrivait, donc l’auteur me parlait en direct. Ce qu’il désirait était toujours extrême. On est trop raisonnable avec les auteurs. Bernard-Marie Koltès et Jean-Luc Lagarce que j’ai connu, se plaignaient d’être montés de façon trop sage. Ils revendiquaient l’extravagance, pas la solennité. Olivier Py a toujours rêvé d’un théâtre musical, baroque, excessif. C’est pourquoi il excelle dans les mises en scène d’opéra. Il m’a aidé à affirmer un lyrisme qui était peu en vogue quand nous avons commencé à collaborer, au début des années 1990.

Il vous a permis de vous libérer ?
Michel Bouquet m’a enseigné au Conservatoire que j’étais un clown tragique alors que je me prenais pour le rigolo de service. Cette prise de conscience m’a dérouté jusqu’à l’incompréhension. Olivier Py a été le poète, l’auteur qui m’a permis d’exprimer cette ambivalence.

Elle est aujourd’hui couronnée de succès. L’air de la renommée, c’est quoi ?
Faire ce dont j’ai envie, malgré les vents contraires. Je suis plus honnête avec moi-même aujourd’hui. Je concrétise ce qui m’anime, ce qui me faisait rêver dans ma chambre d’adolescent. Cela dit, les obstacles sont à la hauteur de cet affranchissement. Si vous saviez le nombre de gens qui s’opposent à mes désirs !

C’est le destin du clown tragique. La farce et le combat jusqu’au dernier souffle…
Qu’on me dise que Montherlant, Barillet et Gredy sont des auteurs périmés, je m’en fous, je les monte ! J’ai une passion pour les auteurs oubliés. Ils ont été des références, et sont tombés en désuétude, voire dans l’oubli. Pourquoi ? Pour des histoires de mode ?… « Merde au goût du jour » disaient les Dadaïstes !

Quels auteurs aimeriez-vous mettre en scène ?
François Mauriac, Marcel Aymé, Françoise Sagan, et bien sûr des auteurs vivants. Peu importe qu’ils soient classiques ou contemporains, le seul intérêt pour moi est leur puissance.

Fanny Ardant dans La Femme d’à côté de François Truffaut encense les chansons qui traduisent l’essence des sentiments. Quand vous êtes amoureux, qu’écoutez-vous ?
Des mélodies très vulgaires, des airs que je n’écoute pas d’habitude. Je me souviens que pendant une histoire d’amour, j’écoutais un hit de Jean-Jacques Goldman, chanteur que je n’apprécie pas du tout : Sache que je.

Quand vous êtes déprimé, vous cédez aux airs tristes ?
Bien sûr, à Françoise Hardy, chanteuse passive comme une tragédienne égarée, sans l’once d’un volontarisme. À Montserrat Caballé avec sa voix énorme, mais qui en garde toujours sous la pédale. Maria Callas, elle, donnait trop. Elle livrait toutes ses tripes d’un coup. On a toujours l’impression qu’elle va crever avant la fin du morceau.

Quand vous êtes heureux ?
Le bonheur ne m’intéresse pas, donc je suis rarement gai, mais la joie, la grâce, l’exaltation me poussent vers Parsifal de Wagner qui me fait décoller du sol. Ce matin, j’ai écouté Les Noces de Figaro de Mozart, malgré ma préférence pour la musique du XVIIe siècle. J’ai mis en scène Così fan tutte et Bastien et Bastienne. La musique de Mozart est obsessionnelle dans son rythme. Mozart était sans doute un garçon hystérique.

La grande faux vient chercher Michel Fau, quel air chante-t-elle ?
La Mort d’Isolde de Wagner. Isolde s’enfonce dans la nuit, et pourtant, ce morceau est lumineux. J’ai eu des problèmes de santé il y a deux ans – en fait, je buvais trop de whisky – mais je n’ai jamais eu peur de la mort. Je l’attendais avec sérénité.

Que lui auriez-vous chantée ?
J’aime beaucoup J’arrive la chanson de Brel interprétée par Gréco, mais la peur habite le texte. Non, si la grande faux venait à moi, je lui chanterais de l’opéra : Anges purs, anges pieux du Faust de Gounod.

Retrouvez cet entretien dans la revue transculturelle Faux Q # 12

Michel Loyal est au générique du prochain André Téchiné Nos années folles. Un monsieur loyal à la Lola Montès de Max Ophüls :