La vie me semble tellement dérisoire que je ne l’ai jamais considérée avec gravité. Seule une existence vouée à l’art et à l’amour me paraît digne d’être vécue.
Françoise Fabian – La temps et rien d’autre

Comme toutes les timides, Françoise Fabian est intimidante car elle s’est construite une carapace d’assurance, paravent digne qui cache une sensibilité à fleur de peau, une vulnérabilité un brin fébrile, mais aussi un solide sens de l’humour. Malgré sa résistance à s’épancher, Françoise a accepté d’égrener pour Cinégotier quelques souvenirs de son cinéma.

fabian_françoise_méoires_le_temps_et_rien_d_autreEn 1974, les aiguilles du temps portent chance à Françoise Fabian. Désormais, Maud et elle ne feront qu’une dans l’imaginaire amoureux des cinéphiles. Dès sa sortie, le monde entier célèbre le film et son interprète. Françoise Fabian devient La Fabian, et entre dans la légende du 7e art. Pourtant, Michèle Cortès de Léon – espagnole par son père et polonaise par sa mère – qui court comme un garçon manqué dans les rues d’Alger où elle voit le jour, est depuis des années une vedette confirmée en France.

Elle débarque à Paris au début des années 1950. Est reçue au Conservatoire d’art dramatique avec Jean-Paul Belmondo et Jean-Pierre Marielle. Dès les années 1960, elle tourne entre autres avec Gilles Grangier, Louis Malle et Luis Bunuel qui lui demande de grossir et de s’enlaidir pour incarner l’une des belles de jour de chez Madame Anaïs. Après l’incarnation de Maud, elle est désirée par les plus grands réalisateurs. Pêle-mêle : Michel Deville, Mauro Bolognini, André Delvaux, Jacques Demy, Claude Lelouch, Louis Malle, François Ozon l’inscrivent avec honneur et bonheur à leur générique. En parallèle, elle ne cesse d’arpenter les scènes de théâtre sous la direction de metteurs en scène aux univers très différents : Michael Cacoyannis, Jacques Charon, Jorge Lavelli, Marcel Maréchal, Yasmina Reza, Claude Santelli…

La carrière télévisée de Françoise connaît aussi ses heures d’or. En 1979, elle bouleverse l’hexagone aux côtés de Fanny Ardant, Edwige Feuillère, Evelyne Buyle, Denise Grey, Martine Chevalier et Annie Sinigalia. Les romanesques Dames de la côte qui résistent aux tourments de première guerre mondiale sous la direction de Nina Companez. Françoise Fabian met alors sa coquetterie aux orties en devenant la mère de Francis Huster et de Bruno Devoldère alors qu’elle est beaucoup trop jeune. En 2005, elle troque ses cheveux bruns pour des mèches grises dans La Femme Coquelicot de Jérôme Foulon, et vit une romance avec le regretté Jean-Pierre Cassel. La sensualité de cette œuvre fait rimer Seniors avec Seigneurs !

Françoise Fabian est avant tout une femme amoureuse. De la vie, de la comédie et de deux hommes aussi : Jacques Becker – par exclusivité, il l’empêche de participer à La Dolce Vita de Fellini – et Marcel Bozzuffi alias Bozu. Dans son livre de mémoires, elle confesse :

« Pour vivre, dans tous les sens du mot, j’ai accepté des pièces et des films, j’en ai refusé bien d’autres parce que j’avais mieux à faire. Le temps est passé sans que l‘ennui me terrasse. Je me suis passionnée pour ma vie et dans mon métier : je les aimés et j’y ai souffert. L’amertume ne m’a pas atteinte et, si je regarde en arrière, je suis sans regret. »

Master très classe

Ma nuit chez Maud de Eric Rohmer

C’est François Truffaut qui m’a parlée pour la première fois d’Eric Rohmer dont je n’avais vu aucun film. Je jouais à l’époque La Puce à l’oreille de Georges Feydeau. Truffaut est venu me chercher au théâtre pour le réveillon de Noël chez Jean-Claude Brialy. Dans la voiture, il me dit :
– Françoise, un metteur en scène qui a beaucoup de talent a écrit un rôle pour vous. Il faut absolument que vous acceptiez !
Peu après, Rohmer me rencontre dans ma loge. Très timide, il ne me regarde pas en face. Il dépose son scénario sur une table, et me dit :
– Voilà. Lisez ça…
Je lis le texte le soir même. Le trouve admirablement écrit, très intimiste, très intelligent, avec des dialogues extraordinaires. J’accepte sur-le-champ. Mon agent Olga Horstig ne comprend pas ma décision :
– Toi qui as refusé tant de propositions. Tu dis oui à ce projet tellement intellectuel. Il ne se passe rien. Moi, je te le déconseille.
– Non, Olga. Je trouve ça très intéressant, et c’est parce que ça ne ressemble à rien d’autre que je veux le faire !
Bien avant que nous ne tournions, Rohmer m’invitait très régulièrement à déjeuner chez lui. Nous parlions de tout. Sauf du film. Nous évoquions la vie, le cinéma, la littérature, l’amour, la religion… Un jour, il me fit un cadeau merveilleux en me disant :
– Vous n’avez rien vu de ce que j’ai fait ?… Eh bien, je vais vous montrer quelque chose.
Il avait loué une salle au Lincoln sur les Champs Elysées, et nous sommes allés voir La Collectionneuse.

La bonne année de Claude Lelouch

Les séquences du film en noir et blanc, tournées à l’épaule, ont été très remarquées aux Etats-Unis. Après avoir vu le film, Sydney Pollack me proposa de travailler avec lui. Malheureusement, j’ai décliné sa proposition, car je ne maîtrisais pas suffisamment l’anglais. Avec Stanley Kubrick, il se passait le film en boucle ! Chaque fois que je rencontre Pollack, il me dit :
– Je me souviens moins de toi dans Ma nuit chez Maud que dans La bonne année.
Un tel engouement de la part de Kubrick et de Pollack, c’est tout de même impressionnant, non ? Comme Lelouch est son propre producteur, c’est lui qui paye la pellicule sur ses tournages. Il nous répétait souvent :
– Comme on ne compte pas la pellicule, vous allez improviser. Vous allez rentrer dans la scène, mais à l’intérieur de son écriture, vous pouvez inventer, vous amuser…
Alors, Lino et moi, on se lâchait. On inventait des choses, des regards, des silences. Claude nous laissait absolument libres. En général, il choisissait toujours la seconde ou la troisième prise. C’est pour ça que c’est tellement agréable de tourner avec Lelouch. Et c’est pourquoi ce film est d’une énergie incroyable avec beaucoup de simplicité en même temps. Pour moi, c’est un excellent souvenir de tournage. La magie opère entre nous trois.
La seule scène de lit de Lino Ventura au cinéma que je partage avec lui dans le film est une scène de tendresse. Presque une scène de rupture. Son intimité n’a posé aucun problème à Lino. En revanche, elle a beaucoup énervé sa fille Clelia qui l’écrit gentiment dans son livre de souvenirs Signé : Lino Ventura. Elle n’avait pas du tout l’habitude de voir son père dans ce genre de situation. Lino était adorable. C’était un homme dont on pouvait vraiment tomber amoureuse…

Raphaël ou le débauché de Michel Deville

Ce film enlevé, aérien se joue comme une comédie. Il demande de jouer dans un rythme précis. C’est ce que j’appelle le « jeu jazz ». Des acteurs jouent jazz, d’autres pas.
Je crois que j’ai été choisie sur Raphaël ou le débauché lors d’une soirée chez mon agent Olga Horstig. J’étais un peu spectaculaire ce soir-là. Je portais un grand chapeau de velours noir. Bref, je m’étais faite belle… Je voyais bien que Nina Companez et Michel Deville me regardaient intensément. Je pensais :
– Qu’est-ce que j’ai ?… Je suis ridicule ?…
Nina s’est approchée de moi et m’a dit :
– On a quelque chose pour vous.
C’était à l’époque du succès de Ma nuit chez Maud. J’étais très à la mode. On me proposait tout. Même des choses qui n’étaient pas pour moi. J’ai dit non à beaucoup de films. J’ai refusé aussi de faire de la publicité parce que n’avais pas envie de faire n’importe quoi. D’être tout le temps sur le devant de la scène. Je n’ai jamais été carriériste. J’avais des désirs de liberté, de voyager, de ne pas être visible tout le temps et de me livrer à tout le monde. Et, il ne faut pas l’oublier, je n’ai jamais quitté le théâtre. J’aurais fait davantage de cinéma si je n’avais pas fait de théâtre…
Plus que devenir star, j’ai essayé d’être une bonne comédienne. Vous savez, ce métier est difficile. Quand on choisit de faire un film, on ne sait pas à l’arrivée quel sera son résultat. On dépend tellement du regard du metteur en scène. Son amour est indispensable, car il est le premier spectateur auquel on se livre. Même si son regard est au-dessous de vos espérances, si l’aventure s’avère négative ou peu brillante, il faut essayer d’être au meilleur de soi-même. Je n’ai jamais voulu qu’on me reproche d’avoir été mauvaise… L’aventure de Raphaël ou le débauché a été un vrai bonheur. C’est une œuvre élégante et lyrique comme un livret d’opéra. Un film travaillé avec beaucoup de cœur et de talent.

Le Voleur de Louis Malle / Trois places pour le 26 de Jacques Demy

J’adore les costumes. J’adore les créateurs de costumes. Quel plaisir de changer d’apparence, de se transformer ! C’est pourquoi je n’aime pas faire des photos parce que je ne suis que moi-même. Quand je joue au théâtre, je suis complètement investie par le personnage pendant la représentation. Au salut, je suis livrée à moi-même, et je ne sais plus où me mettre. On me dit : « Souris au public, souris… » Moi, ça m’intimide terriblement !
J’aimais beaucoup Louis Malle. Le plus beau film que j’ai vu de lui est son dernier : Vanya, 42e rue inspiré de Tchekhov. Une œuvre magnifique. Sublime ! Louis Malle ne faisait pas d’esbroufe. C’est un immense metteur en scène classique qui a réalisé les films qu’il avait envie de faire. Pendant le tournage de Le Voleur, il était très tranquille, pas du tout autoritaire, très bien élevé. Mais il savait aussi se faire respecter. On ne plaisantait pas avec lui. Sur le plateau, on entendait une mouche voler… Malheureusement, j’ai une histoire avec Louis Malle qui est un peu douloureuse car, au départ, il pensait à moi pour le rôle de Geneviève joué par Marie Dubois. Son costumier sur le film qui était aussi son alter ego a remis son choix en question lors des essayages. Il me voyait plus dans le personnage d’Ida, la modiste. Rôle beaucoup moins riche que celui de Geneviève. J’ai pleuré un peu. Malgré cela, j’ai accepté parce que j’avais très envie de travailler avec Louis Malle. Mais, j’ai eu du chagrin.

Jacques Demy m’a proposé le rôle la fée de Peau d’âne, mais je m’étais déjà engagée pour un autre film. Je l’ai bien sûr beaucoup regretté… Lorsque Jacques m’a proposé le rôle de Mylène, l’ancien amour du héros joué par Montand, il m’a dit : « Ce n’est pas le rôle de ta vie… » Je lui ai répondu : « Même si je n’ai pas lu ton scénario, j’accepte pour le bonheur de travailler avec toi. » Il a alors insisté pour venir chez moi. Peu de temps plus tard, il est venu avec toutes les maquettes des décors du film, tous les dessins, toutes les partitions. Il m’a expliquée chaque chorégraphie avec minutie. Nous avons passé un après-midi merveilleux. Avec les véritables créateurs, vous ne perdez jamais votre temps…

Faubourg Saint Martin de Jean-Claude Guiguet

Jean-Claude Guiguet était un grand ami. Il était un intellectuel de coeur, de charme. Pas du tout un pédant. Il adorait le cinéma, et aimait tant ses comédiens. Nous passions notre vie dans les salles obscures. Parfois, il nous arrivait d’aller voir trois films dans la même journée ! Je ne réalise pas qu’il ne soit plus là. Je devais faire son prochain film, mais voilà, il est parti brutalement… Je devais incarner l’héroïne de son film Le Mirage. Comme le film a mis près de dix ans pour voir le jour, j’ai décliné le rôle principal car je n’avais plus le bon âge pour l’interpréter. Le personnage de La Marquise dans Faubourg Saint-Martin est une pure créature de l’univers de Jean-Claude Guiguet.

Belle de jour de Luis Bunuel / La Lettre de Manoel de Oliveira /

Benvenuta de André Delvaux

Luis Bunuel est le seul metteur en scène que j’ai sollicité. Je ne sais pas aller au devant des réalisateurs. Je le regrette, mais j’aurais trop peur d’être assimilée à une groupie, de passer de la brosse à reluire à mauvais escient.
Pour Bunuel, j’ai vaincu ma timidité parce que je savais qu’il ne penserait à moi dans son univers. Quand je l’ai rencontré, je lui ai dit :
– Je ferai ce que vous voudrez !
Il a ri et m’a donné le rôle Charlotte, la prostituée qui va au bordel comme on va à l’usine.
Comme Hitchcock, les scénarios de Bunuel étaient écrits au plan près. Ses films étaient finalisés dès leur écriture. Sur le tournage, c’était la première fois que je voyais un metteur en scène aller au combo pendant les prises. Ce n’était pas fréquent à l’époque. Bunuel nous donnait nos emplacements sans aucune indication de jeu, puis disparaissait derrière l’écran de contrôle. J’étais un peu frustrée. Mais, en parallèle, j’étais éperdue de gratitude à son égard. Il me fascinait, m’envoûtait littéralement !

Les plans fixes de Manoel de Oliveira sont habités comme des tableaux hollandais. Avec lui, le moindre détail à l’arrière-plan doit être précis au même titre que l’encadrement de l’ensemble. Le résultat est véritablement artistique. Même si La lettre n’est pas un de mes films préférés d’Oliveira, sa trame est formidable car elle montre une aristocratie qui se dégrade, qui dégringole. Seul, mon rôle de la Duchesse de Chartres, garde une espèce de hauteur. Mes dialogues sont issus mot pour mot de La princesse de Clèves de Madame Lafayette. Je crois qu’au final, Olivera était content de moi…
J’ai connu cette même qualité artistique, cette même exigence dans Benvenuta d’André Delvaux. On ne parle pas assez de ce film parce qu’il est dur et sévère. Pourtant, chaque plan est significatif. Tout y est pensé, créé, soigné : les fleurs, les peintures, la musique… Tout y est “en vie”.

L’idéal partenaire

Maurice Ronet

Maurice m’a toujours beaucoup touchée. Il est inscrit dans ma mémoire et dans ma vie depuis fort longtemps. J’ai été mariée avec Jacques Becker qui a fait tourner Maurice pour la première fois. J’ai beaucoup travaillé avec lui. Notamment, dans certains numéros de l’émission télévisée Dim Dam Dom. Lorsque Nina Companez et Michel Deville nous ont rassemblés dans Raphaël ou le débauché, nous étions ravis.
Maurice était difficile à cerner, comme en fuite de lui-même. C’est pour cela qu’il est si formidable dans ce rôle de Raphaël. Il y avait une blessure constante chez Maurice, mais il aimait aussi beaucoup s’amuser. Quand, sur le tournage, je prenais un accent pied noir qui contrastait singulièrement avec les perles et les dentelles évanescentes de mon personnage d’Aurore, il était mort de rire !

Marcello Mastroiannni

Je n’ai jamais trouvé Marcello Mastroianni particulièrement beau, mais son charme était immense. C’était vraiment le charme d’un Napolitain ! Il était tellement vivant, tellement généreux, avec un sens de la dérision inouï au regard du métier et du travail d’acteur. C’était un jeu, évidemment. Comme il sortait beaucoup le soir, il dormait entre chaque plan. Même lorsqu’il se faisait maquiller, il s’endormait. Et pourtant, à chaque prise, il savait son texte au rasoir. Un détachement incroyable !
Nous avons tourné ensemble Salut l’artiste d’Yves Robert avec Jean Rochefort que j’adore. J’ai retrouvé Marcello dans Vertiges de Mauro Bolognini. Nous avons joué ce film avec des aliénés dans un asile. Une expérience très troublante, éprouvante, comique aussi parfois. Le soir, pour décompresser, nous sortions et nous allions faire la fête !

Marcel Bozzuffi

Bozu était le John Garfield français. La Fox lui a d’ailleurs proposé un contrat à Hollywood qu’il a refusé. Avec mon premier mari Jacques Becker, nous avions des projets de tournage qui n’ont pu voir le jour car, hélas, il a disparu avant. Avec mon second époux, nous avons tourné L’Américain qu’il a écrit et réalisé. Pour la télévision, Le Mandarin où nous étions frère et soeur et aussi Bon anniversaire Juliette où là, nous étions mari et femme ! Bozu, je l’ai rencontré sur le tournage de Maigret voit rouge de Gilles Grangier. Nous tournions chacun séparément des petites scènes de nuit. L’attente nous a rapprochés. À la fin des prises, vers cinq heures du matin, je l’ai emmené chez moi pour le petit-déjeuner. Je voulais cet homme-là. Je le voulais et c’est moi qui l’ai eu ! Il me disait qu’en amour, ce sont les femmes qui choisissent. Pourtant, il ne voulait pas s‘engager. À ce titre, il me représentait comme un danger. Il avait la trouille. Marcel était un vrai chat… J’ai vécu un grand amour partagé, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

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Le temps et rien d’autre co-écrit avec Philippe Rège – Fayard