Nous avons l’idée de mettre des rêves dans nos films. La plupart du temps, on se dit que ce serait mieux qu’il n’y ait pas de rêve, mais que le film bascule dans une frontière où le réel se mélange avec l’onirique.

Arnaud & Jean-Marie Larrieu – DP 21 nuits avec Pattie

21 nuits avec pattie_larrieu_afficheFin d’été, La Brèche de Roland, Un homme un vrai, Le Voyage aux Pyrénées, Peindre ou faire l’amour, Les Derniers jours du monde, L’Amour est un crime parfait, autant de films pyrénéens tournés par Arnaud et Jean-Marie Larrieu. En plein montage de 21 nuits avec Pattie (sortie le 25/11), rencontre avec l’hydre naturaliste et lyrique du cinéma français. Arnaud commence les phrases, Jean-Marie les termine. Propos au sommet.

Cinégotier : Vous êtes nés à Lourdes, un double miracle pour le 7e Art ?

Arnaud & Jean-Marie Larrieu : Il n’y a pas que des miracles à Lourdes. L’hiver, c’est une ville de province étriquée. Pendant la saison des pèlerinages, elle se met à déborder de façon extraordinaire ! L’été, nous travaillions dans l’hôtel de nos grands-parents. Cela a crée une intimité avec ce phénomène religieux de dimension mondiale.

Sa géographie est spectaculaire : un trou entouré de montagnes avec des transhumances humaines…

A l’adolescence, des groupes d’adolescents allaient draguer à la grotte. Nous, nous n’étions pas très bons, mais d’autres étaient très forts.

Est-ce de là que découlent les flots de foules des Derniers des jours du monde, et aussi votre rapport au corps dans la nature, montré cru, trivial mais sans vulgarité ?

Ce rapport simple aux corps vient de nos vacances passées sur les plages des Landes pendant les années 1970. Un naturiste libre et sauvage était alors de mise. Le corps relié à la nature vient certainement de ces séjours.

Comment est venu votre amour du cinéma ?

Pendant les années 1960-1970, notre grand-père fabriquait de petites fictions montagnardes avec des amis. Il faisait un cinéma « d’auteur amateur ». Il a réalisé un film pour le Parc national des Pyrénées dans lequel nous jouons. Nous avons détesté ça !

Votre aïeul a provoqué une intimité avec le cinéma ?

Dans sa cave, il nous montrait ses œuvres, sans oublier celles de Charlie Chaplin. En parallèle, nous avons fait énormément d’images, de photos de montagne. Avec un cousin, nous avons passé des après-midi entiers sous des bâches de camouflage à guetter la pose du faucon crécerelle sur une niche rocheuse. Nous avons aussi réalisé des films super 8, mais sans vraiment penser à devenir cinéastes. Ados, nous faisions de la musique, aimions la montagne, les voyages, la philo et… la fête ! Le cinéma semblait regrouper toutes ces activités. Puis les études nous ont menés à Toulouse et à Paris. Nous avons été recalés au concours de l’Idhec et de La Femis, mais nous avons découvert les films sur lesquels nous avions lus. Nous avons commencé alors à faire nos premiers courts-métrages. L’un écrivait avec l’autre, l’autre était l’assistant de l’un, et inversement, jusqu’à notre premier scénario de long-métrage, Fin d’été, un pavé de 220 pages liés à un vécu commun ensemble à Castan, dans l’Aude, petit village très isolé du sud du Massif Central. Notre deuxième lieu d’origine avec les Pyrénées, là où s’est tourné Fin d’été et le dernier, 21 nuits avec Pattie.

larrieu_frères_21 nuits avec PattieArnaud & Jean-Marie Larrieu

La montagne campe dans vos films un paysage mental…

Elle est le paysage de notre enfance, démesurée, immense. La montagne à été notre terrain de jeu. A l’adolescence, une aire d’apprentissage avec le camping, l’amitié en bande, la découverte des émois amoureux. Elle représentait aussi l’antidote de Lourdes, ville minuscule, mercantile, étouffante avec ses commerces. La montagne synonyme de lyrisme, de solitudes, de voyages, a été pour nous une ligne de fuite.

A l’image de vos héros citadins migrent vers les cimes sans toutefois trouver la plénitude…

Notre propos a toujours été de déplacer des figures d’un “intimiste urbain” cher au cinéma français vers un autre territoire : les Pyrénées, région que nous connaissons, mais que nous redécouvrons à travers le regard de nos interprètes.

L’une de vos égéries, Mathieu Amalric, incarne particulièrement ce transfuge aigre-doux…

Notre rencontre avec Mathieu remonte en 1999. Fin d’été qui passait dans une seule salle à Paris. à la séance de 14 heures, il y avait 22 personnes, et l’ouvreuse nous dit : “Mathieu Amalric est là !”. Nous venions d’écrire La Brèche de Roland sans penser à lui. Il nous a confié son désir de tourner avec nous. A l’époque, nous avions un rapport plus compliqué avec les acteurs, un sentiment de méfiance et de peur. Lui aussi avait peur d’être acteur. Au fil du temps, Mathieu a gagné ses galons, et nous lui demandons des interprétations de plus en plus complexes, difficiles. Avant chaque tournage, nous nous promettons tous trois de plancher en amont sur le rôle. A chaque fois, nous buvons des coups, tournons autour du pot sans parler du rôle. La veille du tournage, le trio est terrorisé, et Mathieu s’élance sur un fil. Il arrive sur le plateau en kit, et d’un seul coup se rassemble. Il renaît à chaque prise. Nous le surnommons notre « envoyé spécial dans le plan » !

Et Sabine Azéma, sensuelle dans Peindre ou faire l’amour, électrique dans Le Voyage aux Pyrénées ?

Ah, ses cheveux ! Avant les films, elle nous dit : « J’arrive comme ça, naturelle ! ». Sabine est la première « grande actrice » de notre filmographie. C’est la classe absolue ! Elle est prête à tout, complètement disponible et respectueuse, au service de la mise en scène. Elle a épaté Daniel Auteuil sur le plateau de Peindre ou faire l’amour.

Ils sont immédiatement crédibles en tant que couple…

Ils s’épataient vraiment pendant le tournage. Elle, expansive, estampillée « grande comédienne », habile avec des kilomètres de textes avec lesquels elle s’amuse et reprend à l’infini avec précision et d’une telle justesse. Lui, plus timide, donnant tout en minimum de prises.

Et avec son autre mari dans Le Voyage aux Pyrénées ?

A l’origine du projet, nous désirions reformer un couple de comédiens à la Resnais : Sabine Azéma et André Dussolier. A l’arrivée, c’est Jean-Pierre Darroussin qui a hérité du rôle.

Deux acteurs de troupe, Resnais pour elle, Guédiguian pour lui…

Jean-Pierre est aussi un grand acteur de théâtre. Ils ont mis un petit temps à se régler tous deux, et puis c’est parti…

Et Karin Viard ?…

Notre histoire avec Karin a commencé avec Un homme, un vrai. Nous avons écrit le rôle principal féminin pour elle. Sans la connaître, nous lui avons envoyée. Elle nous a répondu : « Ce n’est pas pour moi, ce n’est pas moi ! ». Les scènes de nu lui faisaient peur, alors qu’Hélène Fillières était très détendue avec ça.

Hélène Fillières apporte une distance deneuvienne qui sied particulièrement à la mini comédie musicale de Un homme un vrai

Nous avons retrouvé Karin sur Les derniers jours du monde et sur Un crime presque parfait. Dans 21 nuits avec Pattie, elle est encore plus sensuelle, sexuelle. Une bombe !

Et Sergi López, grizzly sexy dans votre univers…

Il a aussi un rôle dans 21 nuits avec Pattie. C’est un acteur extrêmement adroit avec son corps. Pour le rôle de l’aveugle de Peindre ou faire l’amour, nous avons pensé à des acteurs plus cérébraux dans un premier temps, mais sa subtilité fonctionne bien avec son apparence très physique. Sergi dit « nonobstant » dans un de des dialogue du film. Nous avons fait dire « nososbtant » à cet ours à l’accent catalan !

Ce film est votre Voyage en Italie à vous, un Rosselini façon burlesque. Depuis Les derniers jours du monde, vos films tendent vers une sophistication hitchcockienne. La beauté de la lumière, particulièrement des crépuscules, est époustouflante…

Dans le scénario de Vingt et une nuits avec Pattie, il est noté dans la moitié des scènes : “le soleil se couche”. Ce basculement de la lumière en un minimum de temps est un enfer à tourner !

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L’écriture de vos scénarii se passe comment ?

Nous écrivons tous les deux, Arnaud est à l’ordinateur et… on en chie ! Depuis L’ Amour est un crime parfait, nous faisons appel à un consultant suisse : Antoine Jaccoud. Il n’écrit pas, mais lit chaque ligne, cerne les attentes du récit, constate si nous y répondons ou non. Une vraie leçon de dramaturgie. Nous le surnommons notre “psychanalyste suisse” !

Pendant le tournage, qui fait quoi ?

Si nos scénarii sont très écrits, ils ne sont pas découpés. La mise en scène se fait à deux avec les acteurs, avec le soleil, avec notre état d’esprit, c’est Arnaud qui est derrière la caméra pendant les prises. La grande question de la réalisation est : place-t-on la caméra avant la venue des acteurs sur le plateau où suit-on le comédien en toute liberté, la caméra à l’épaule ?… Nous, on oscille entre les deux. De plus en plus, nous aimons voir les acteurs s’emparer des scènes sans indication. Mathieu Amalric adore ça. Il investit le plateau, crée sa propre mise en scène avant la nôtre. Nous venons de tourner pour la première fois avec André Dussolier dans 21 une nuits avec Pattie. Lui nous oblige à faire une mise en scène par absence car il arrive au dernier moment. Il lui est impossible de répéter tant il est à 150% dès qu’il joue. Son absence sur le plateau nous a aussi apportés des idées.

Quels sont vos premiers de cordée cinéastes ?

Jean Renoir pour le talent de la mise en scène et le travail avec les acteurs. Jacques Demy pour l’alliance de la province et du romanesque. Eric Rohmer pour la beauté de la langue et le rapport aux comédiens non professionnels. Luc Moullet aussi qui a écrit un très beau texte sur Fin d’été, et bien sûr, notre collègue du Sud-ouest, Alain Guiraudie.

Faire des films, c’est grimper au sommet sans piolet ?

C’est toujours l’inconnu comme en montagne. Vous savez, nos héros ne sont pas des réalisateurs, mais des pyrénéistes : les frères Ravier. Dans les années 1950, ces amateurs bordelais travaillaient dans la mécanique. Le week-end, sur des photographies, ils étudiaient en détail les cimes des Pyrénées, puis partaient les escalader. Ils ont ouvert des voies escarpées, vertigineuses, inédites. Nous aimerions être les frères Ravier du cinéma : tenter des premières où l’amitié prévaut sur l’affrontement, l’exploration sur l’exploit !