Ce sont ces limbes, cette frontière entre le monde du tangible et de l’intangible – qui sont vraiment le royaume de l’artiste.

Federico Fellini

cannes_poster_mastroianni_fellini_hui et demiGuido. Roger. Guido. Roger… Ces deux prénoms se télescopent dans ma tête comme un boulier métallique. Je regarde mon visage dans le miroir avec spotlights. Une maquilleuse matifie l’orange de mon bronzage à coup de terracotta. La poudre Sun Celebration qui pulse le tout Hollywood, telle la cocaïne, son mental. Moi, j’étais plutôt dépendant au LSD… Et vous, on m’a dit que vous buvez beaucoup. Qu’il vous faut deux maquilleuses. L’une qui vous grime pendant que l’autre vous tient la tête parce que vous dormez, sommeillez sur vos nuits d’Italien. J’envie votre désinvolture européenne, Marcello. Moi, devenu Yankee jusqu’au bout des ongles, je me contemple. Mes traits se sont empâtés. Ma peau brûlée aux UV rend phosphorescente la neige de mes cheveux. Belle tignasse encore. Sur mon nez dans quelques minutes, après l’illusion du make up et du nuage de laque, des lunettes à monture rectangulaire, épaisse, sérieuse. Un peu celles que vous portez en noir et blanc dans 8 ½, si loin du vertige en Technicolor de La Mort aux trousses. Vous, aérien dans une science-fiction psychanalytique. Moi, à bout de souffle dans un blockbuster sentimental. Deux chefs-d’oeuvre avec les deux plus grands acteurs du monde, paraît-il.

Je vais vous faire un aveux, Marcello. Je suis jaloux de vous quand je vous vois dans 8 ½ tapoter votre nez, le regard au-dessus de vos verres fumés, j’ai l’impression que de l’index, vous faites un doigt d’honneur à l’industrie du rêve, à la terre entière, à moi surtout, Archibald Alexander Leach né à Bristol en Angleterre, le 18 janvier 1904, soient 20 ans avant vous, exactement. Avez-vous remarqué Marcello la généalogie des stars de cinéma ?… Toute une constellation de générations, un kaléidoscope de correspondances ! Jean Gabin, n’est-il pas le frère jumeau de Spencer Tracy ? Et le regard bleu passion d’Elizabeth Taylor ? Isabelle Adjani a le même. Juliette Binoche, le teint translucide d’Ingrid Bergman. Catherine Deneuve, la musicalité de Danielle Darrieux, l’élégance de Grace Kelly. Et moi, Cary Grant, devenu l’égérie de Fabergé, peut-être accoucherai-je un jour un fils spirituel accroc à la caféine. What else ?… Nul n’est parfait, sauf vous qui ne ressemblez à personne, annulez toute ascendance, toute relève avec la candeur de votre sex-appeal qui surfe sur le désenchantement. Électron dans le panthéon du 7e Art, baudruche dans 8 ½ où Fellini vous adore, vous suce comme un vampire, vous imbibe tel un buvard. Guido, c’est vous, c’est lui, c’est sa dépression du cinéma et de la vie.

Hitchcock, de son côté, m’a fait faire le con sur le Mont Rushmore. Agrippé au nez de Washington, accroché aux moustaches de Lincoln, mon personnage Roger Thornhill piétine sans vergogne les têtes du capitalisme ! Hitch confessait que j’étais le seul acteur qu’il ait jamais aimé de toute sa vie. Lui seul a su creuser dans la fêlure de mon mystère. Dans ses films, les deux étages de mon visage se contrarient. La fesse d’ange de mon menton, la soie de mon sourire s’opposent à la barre sombre de mes sourcils, à la lueur d’acier de mon regard. Dans La Mort aux trousses, je suis un pauvre bougre, un fils à maman qui a peur des dames. Dans 8 ½, avec votre air de ne pas y toucher, vous êtes un chaud lapin impérial. Nu dans un drap, affublé d’un chapeau qui hésite entre le curé et le cow-boy, vous domptez les femmes de votre vie à coups de fouet. Matrones, nymphettes, prédatrices, sylphides, vieilles, jeunes, atroces, sublimes, toutes raides dingues de vous !
J’ai toujours été convaincu que le « 8 » du titre représentait avec ses boucles la spirale infernale de La Divine Comédie de Dante. Et Claudia Cardinale, Béatrice la rédemptrice, apparaît pour vous faire renaître de votre suicide.

Marcello, j’ai des envies de vieux continent, de péninsule, des désirs de mythologies. Je nous imagine tous deux en complet sombre, chemise blanche et cravate noire devant la fontaine de Trevi. Vous, un chaton blanc dans la main. Moi, un verre de lait. Le point commun entre Soupçons et La Dolce vita. Devant nos yeux exorbités et nos langues à la Tex Avery, les mamelles d’Anita Ekberg. Vous, Romus. Moi, Romulus. Nous tétons ses nichons gigantesques. Gloutons, repus, ensemble. Les deux plus grands acteurs du monde, paraît-il.

Adler Theatre, Davenport dans l’Iowa, le 29 novembre 1986, quelques heures avant une représentation de A Conversation with Cary Grant, quelques heures avant ma mort,

C. G.

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