Ce qui compte, ce n’est pas la force des coups que tu donnes, c’est le nombre que tu encaisses tout en continuant d’avancer. Ce que tu arrives a endurer tout en marchant la tête haute.

Rocky Balboa

Expéditeur :
Sylvester Stallone – Acteur, scénariste, producteur
Beverly Hills

Destinataire :
Jacqueline Stallone – Rumpologue, astrologue, people
Santa Monica

Maman,

faux-q-cover-10Te souviens-tu quand j’étais petit ?… A chacun de mes réveils, je m’inquiétais de la disparition des étoiles dans le ciel. « Où est-ce qu’elles sont parties, Maman ? ». Tu me répondais qu’elles avaient filé de l’autre côté de la terre, en Europe, dans un port français, à Brest où est née ta mère, ton modèle, Jeanne Clérec. Dès que tu prononçais son nom, tu exultais, frappais sur tes cuisses, dans tes mains, entreprenais une danse de sioux et chantais à tue-tête que nous avions dans la famille une fucking kyrielle de bonnes étoiles, une constellation de folie au-dessus de la tête. Maman, ton énergie de titan m’a toujours fasciné. Autrefois à Manhattan quand tu te faisais pin-up sans un sou pour séduire mon coiffeur de père, Franck Stallone, surnommé dans le Bronx « l’Etalon ». Aujourd’hui à Hollywood où tu es devenue reine de la téléréalité et de la rumpologie : l’art divinatoire de lire l’avenir dans le sillon interfessier.

En Grèce, à Babylone, à Rome, les célébrités de l’Antiquité curieuses de leur lendemain, badigeonnaient leur popotin avec un henné brun orangé, et déposaient pour une prédiction leur empreinte postérieure sur un papyrus. Comme en chiromancie, les bombés, les creux et la fente des fesses de chaque être humain sont uniques et disent tout de lui. La fesse gauche représente l’hémisphère droit du cerveau, elle indique le passé. La droite représente l’hémisphère gauche, elle révèle le futur. Au milieu, la fissure, le pli le plus intime entre hier et demain, entre le yin et le yang, la force et la vulnérabilité, la lumière et l’obscurité, le bien et le mal. La longueur du sillon est éloquente. Courte, elle désigne un caractère introverti séduit par l’économie, enclin à la pingrerie. De nombreux banquiers possèdent un tel croupion. Longue, elle souligne un tempérament extraverti doté d’une générosité prédisposée à la prodigalité. Les avocats sont pourvus d’une telle raie. Le sillon interfessier diffère aussi en largeur selon les individus et les corporations. Le plus souvent filaire chez les flics, il se montre extra large chez les politiciens.

Et l’arrière-train de ton fiston, Maman, comment l’analyserais-tu ?… Je le mate dans la glace. Le photographie sous toutes les coutures pour une étude approfondie à 600 dollars. Intégralement épilé, il ressemble dans la lumière du crépuscule à celui d’un bébé. Pourtant, l’industrie du rêve lui en a fait voir de toutes les couleurs : musclé à la fonte sans relâche, rebondi à coups d’implants, liposucé de plus en plus au fil des ans. L’entretien routinier d’un pétard de super-héros : Rocky et le rêve américain, Rambo et l’arrogance reaganienne. Les fondements d’un autre temps.

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Depuis quelques heures j’ai 66 ans, presque le nombre du diable. Tu ne m’as pas appelé pour mon anniversaire. Toni-Ann, ta fille, ma demi-sœur, vient de s’éteindre à 52 ans quelques semaines après mon fils aîné, Shane, âgé seulement de 36 ans. Cancer des poumons et du foie pour la première, infarctus pour le second, et toi Jackie, du haut de tes 92 printemps, tu règnes invincible avec tes trois crises cardiaques et ta gueule d’écureuil préhistorique à la bouche pleine de noix. Je ne moque pas, Maman, je te ressemble de plus en plus. Liftings, génioplasties, blépharoplasties, injections de toxine botulique, d’acide hyaluronique figent mon sourire en rictus de cire, me cabossent sans le génie de Francis Bacon.

Je regarde les photos de mon arrière-train agrandies sur l’écran d’ordinateur. Sur l’une, le flash a dévoilé mon anus. Tout autour, cinq petits plis parfaits disposés à distance égale telles les branches d’une étoile. C’est peut-être le début d’une réponse à ma question d’enfance. Un astre échappé de ta fucking kyrielle qui orne désormais mon fion. Un autre a choisi de s’écraser non loin de là, en 1984, au numéro 6712 du Hollywood boulevard. Des millions d’humains foulent mon étoile sur la promenade de la renommée. Des fans, parfois. Des réfractaires, souvent. Tous indifférents cette nuit à mon chagrin, au tien et à la montagne d’efforts des Stallone pour scintiller au firmament de Los Angeles où la pollution a gommé les stars et même la lune depuis belle lurette.

Ton fils qui t’aime,
Sylvester

Cette lettre est dans le magazine transculturel Faux Q.