La liberté, c’est de pouvoir choisir celui dont on sera l’esclave.

Jeanne Moreau

affiche_la_baie_des_angesDe la fente d’une persienne, un fil de soleil traverse la chambre d’hôtel. Niçoise, miteuse. Le fil cesse sa trajectoire sur l’une des trois créations Pierre Cardin accrochées à une tringle au-dessus d’un lavabo. Crasseux, minuscule. Contraste avec le luxe du tailleur clair, du fourreau noir et blanc, de la robe de cocktail à fleurs.
Sous un ciel de lit en fer rouillé, une chevelure peroxydée, en broussaille. Touffe blonde crème fondue avec le blanc douteux des draps. À travers les mèches, l’iris de Jackie frémit sous sa paupière gonflée de sommeil, souillée de rimel. Sa nervosité entame la latence du sommeil, attise la cruauté de l’éveil toujours plus assommante. Comme la chaleur de la côte d’Azur en été. L’iris chahute l’épiderme collé par la surcharge de maquillage, par le refus d’affronter le jour. L’œil finit par s’ouvrir, perçoit le fil de soleil, se referme, s’ouvre encore. Dans le halo du fil, des particules qui flottent. L’air est non seulement irrespirable, mais envahi de poussières qui assèchent les narines, la bouche, la gorge. La paupière s’abaisse à nouveau. L’odorat prend le relais, sent l’aigreur de la respiration de Jackie. Depuis que Pierre lui a retiré la garde de Michel, elle se réveille en nage plusieurs fois par nuit. Sa sudation pue le vieux vinaigre, mouille les literies des hôtels jusqu’aux plumes des oreillers. La sueur pompe toute son énergie. Cloue au lit son corps de plus en plus menu, attache des poids aux angles aigus de sa carcasse, plombe ses entrailles lourdes de vide. Un vide abyssal. Un trou sans fond creusé dans la terre. Alice au pays de la merde, grommelle la bouche de Jackie encombrée de l’acidité du champagne et des cigarettes.
Le trou dépasse les limites de la peau, les murs de la chambre. La respiration de Jackie raccourcit, les palpitations de son cœur s’emballent, ses tempes bourdonnent. Le trou l’engloutit, la dissout. Les genoux de Jackie se plaquent contre son ventre. Ses bras barricadent ses jambes. Boule tremblante, phobique de la vie, effrayée par ce qu’elle fait, par ce qu’elle est. Putain d’existence.

Une vague de sommeil la submerge, la projette plus loin dans sa peur. Jackie est toute nue dans un espace sombre. Elle a froid. Elle se tient à cheval sur le fil d’une énorme lame de rasoir. Ses mains s’accrochent au fil qui lacère ses lèvres à chacun de ses mouvements affolés. Ses doigts ne se blessent pas, mais des filets de sang coulent de son pubis peroxydé comme ses cheveux. Le sang se mêle à sa transpiration. Éclaboussures, brûlures, hurlements. Son propre cri réveille Jackie. Elle grelotte. Ses doigts s’accrochent à son sexe trempé, pincent très fort ses lèvres. Ses ongles s’enfoncent dans la chair, mais la douleur ne chasse pas l’angoisse, ne comble pas le trou où grouille une faune microscopique. Des poissons aux dents acérées, des anguilles aux écailles métalliques, des poulpes aux branchies saillantes. Toute la faune grignote. File dans les veines, se heurte aux parois des artères, les entaille. Se nourrit du sang de Jackie, investit chacune de ses cellules jusqu’à son cerveau.

Jackie écoeurée de l’intérieur de son corps avise la robe de cocktail à fleurs. Il lui faut bouger. Seule la frénésie chasse les animaux, Michou qu’elle n’a plus le droit de voir, Pierre son crétin de mari industriel qui ne lui donne plus un copeck, Jean son amant bien-pensant à la queue hors norme, bouée de sauvetage à laquelle elle aimait s’accrocher. Mauvaise mère, mauvaise femme, mauvaise fille, râle Jackie. Sa main dans un gant de toilette frotte son sexe et son derrière jusqu’à les faire rougir. Elle s’attaque aux aisselles, à la nuque, à la plante de ses pieds, asperge son visage à grande eau. Jackie file vers les volets, les ouvre grands. La lumière de midi l’étourdit. La tête qui tourne appelle la nicotine. Jackie embrasse une clope, l’allume, aspire de longues bouffées, recrache à peine la fumée. Le trou se remplit, la panique s’anesthésie. Baraka ! L’appel de la roulette fait tordre sa bouche, crisser ses dents. Elle ne peut plus payer l’hôtel, n’a pas mangé depuis deux jours. Pas grave, le ventre de Jackie sait se taire depuis belle lurette. Quant à la nuit prochaine, elle lui semble dans un siècle. Tant de choses peuvent surgir d’ici-là. Le meilleur comme le pire. Le meilleur, je le sens ! Jackie regarde son visage dans le petit miroir. Ses contours sont dynamisés, sa mine ragaillardie à l’idée de gagner. Avec la légèreté d’un papillon, elle tire sa valise de dessous le lit. Plie le tailleur et le fourreau en un rien de temps. L’un de ses bas reste accroché à l’assise d’une chaise en paille. Fichu, tant pis ! Jackie enfile ses escarpins, monte sur la chaise où le bas dégouline, regarde le galbe de ses jambes, caresse ses cuisses encore fermes. Ça ira bien comme ça ! Elle saisit sa trousse à maquillage, ne lésine pas sur le fond de teint, le fard à paupière, le rimmel, le rouge à lèvres, dessine une mouche sur sa pommette droite car il faut être belle pour attirer la veine. Jackie saisit la robe de cocktail. Cadeau de Jean un jour de jackpot à Monte-Carlo. Cardin a dessiné une fleur plus grande que les autres à l’emplacement du sexe. Tache artistique de menstruation. C’est pour cela que Jackie l’a choisie, pour se rapprocher de la jeunesse de Jean, pour se donner l’illusion de saigner encore. Á quand remontaient ses dernières règles ? Quand on lui avait confisqué Michou ? Lors de son séjour en prison pour escroquerie ? Elle ne savait plus. De toute façon, c’était la même période. La doublure de la robe caresse ses seins, ses hanches, ses reins, son cul. Elle ira ainsi au Negresco. Sans sous-vêtement, vaguement excitée par les frottements de sa marche jusqu’à la baie des Anges.

moreau_jackie_demaistre_collage_demyPhoto noir & blanc Agnès Varda – Collage couleur Jacques Demy

Elle balance sa guêpière blanche en satin, sa culotte en dentelle, son déshabillé noir en mousseline, sa trousse à maquillage. La brusquerie de ses mouvements l’empêche de fermer son bagage. Jackie est convaincue que les objets possédent une âme et qu’ils la détestent. Par bonheur, les chiffres l’aiment. Ils communient même avec elle. Jackie a sa théorie là-dessus. Les hommes ont créé les objets, Dieu les chiffres. La première fois qu’un casino l’a accueillie, elle s’est sentie pousser des ailes comme dans une cathédrale. Jackie a fait profession de foi sur-le-champ. Au diable la vacuité de l’existence, la médiocrité de la thésaurisation, la vanité du capitalisme. Selon la dévote, seule la religion du jeu possède le pouvoir de broyer tout ce fatras petit-bourgeois en redistribuant les gains au gré du hasard. Seul le mystère des chiffres et son cortège de combinaisons, de superstitions procure une telle sensation de vertige, d’intensité. Accorde la richesse, l’indigence, le sexe aussi. Combien d’hommes ont pris Jackie dans les toilettes d’un café, d’une gare parce qu’ils lui portaient chance comme un fer à cheval ? Combien d’hommes a t-elle plantés sans scrupule juste parce qu’ils avaient le mauvais œil ?

Jacky retire ses escarpins, évite de refermer la porte derrière elle. Elle descend les escaliers sans faire grincer le parquet, croise les doigts. Un coup d’œil. Personne à la réception. La peur l’aiguillonne. Le cœur de Jackie s’emballe. Baraka ! Elle file comme un éclair dans le hall. Court sur les pavés, les pas entravés par l’étroitesse de la robe Cardin. Passé l’angle de la rue, elle chausse ses escarpins. Laisse jaillir un grand rire qui se transforme en toux caverneuse. La quinte redouble, épuise le souffle de Jackie, fait plier son ventre en deux. Elle est en eaux. Les poissons, les anguilles et les poulpes attaquent son cerveau. Sa migraine martèle Michou, Pierre, Jean et tous les autres salis par ses mensonges, abîmés par ses trahisons. La pourriture est en moi. Dans un sanglot sans larme, Jackie gémit à voix haute. Un grand froid glisse sous sa robe, s’engouffre dans le trou.

Morte de peur, Jackie fend l’air, s’enfuit vers la Méditerranée. Son front ruisselle. Des auréoles se dessinent sous ses bras. Ses lèvres mangent le tissu de la robe, se mêlent aux pétales de la fleur menstruelle. Les rues, les trottoirs, les façades des maisons, le trou aspire tout. Jackie fait claquer plus fort ses talons pour le chasser. Les lèvres cannibales et la fleur vampire dévorent le vieux Nice. Jackie arrive au Negresco. Le trou ingurgite le marbre, les lambris, la marqueterie, les lustres, les miroirs en biseau. Les lèvres se repaissent du personnel et de tous les croupiers. La fleur s’empiffre des tables, des tapis, des roulettes, des boules, des plaques, des cartes, des jetons, des machines à sous. Jackie a peur. Jackie pleure. Jackie saigne. Le trou la cisaille comme le fil de la lame de rasoir. L’hémorragie asperge ses jambes, macule les galets de la plage, entache la Mer Méditerranée.

Un tourbillon de piano à la Michel Legrand, un travelling arrière à la Jacques Demy abandonnent Jackie en 1963 sur la baie des Anges. Jeanne Moreau éclatante, éclatée. Jacqueline Demaistre meurtrie, meurtrière d’elle-même. Fermeture à l’iris. Le trou avale Jackie. Fondu au noir.