Il y a les femmes d’intérieur, ce sont les pires. Chaque instant est ficelé de bonheur, elles respirent avec méthode et, pour l’éternité, se hâtent à grand pas vers la maison où il faut surveiller le dîner.

Dorothy Parker – Hymne à la haine

affiche_dorothy_parker_lucernaire_dontcheva_seigle_selignacAffalée sur la moquette, escarpins vernis à moitié déchaussés, fourrure qui dégouline sur une combinaison, doigts et poignets dévorés de bijoux, Dorothy Parker avec masque de sommeil sur le nez, gémit, se croit atteinte de cécité. Quelques instants plus tard, la vue recouvrée, sa journée new-yorkaise au Volney Hotel peut commencer avec rasades de whisky et clapotis de machine à écrire en guise de breakfast.

Ce masque de sommeil et de neurasthénie d’où jaillit l’étincelle de l’inspiration, de l’exaspération, de la révolte, toujours de la lucidité, est une subtile métaphore scénique de l’existence de l’écrivaine scénariste journaliste Dorothy Parker, trois tentatives de suicide au compteur, une plume de critique culturelle au vitriol pour Vanity Fair, Vogue, Esquire, Le New Yorker, des maux d’esprit à porter pâle Woody Allen, 80 nouvelles, un roman que les Etats-Unis attendaient comme le Messie et qu’elle ne put jamais aboutir. Miss Parker, Dottie ou The Witt pour les intimes, n’a jamais fermé sa gueule et encore moins rogné sa plume. Pourfendeuse de l’American Way of Life et de ses satanées « femmes d’intérieur » qu’elle épingle comme les mélos de Sirk et Minnelli (au passage, la dame a scénarisé pour Hitchcock, Wyler, Preminger…), Dottie prend fait et cause pour les Noirs, défend en live Sacco et Vanzetti, fonde La Guilde des Scénaristes, épouse un gay, brandit son balai haute couture contre la chasse aux sorcières. C’est en robe rouge Dior qu’elle comparaît face aux salopards du Maccarthysme, tenue agrémentée d’accessoires noirs parce que « ça fait quand même plus Stendhal que communiste » !

Ce bijou de monologue brillant dans son esprit (on pleure de rire), compassionnel dans sa mélancolie (on pleure de larmes), est d’utilité publique tant la consensualité actuelle ouvre grand ses portes à tous les extrêmes. Ciselé par le romancier scénariste Jean-Luc Seigle qui s’y connaît en femmes de trempe (Pauline Dubuisson pour la littérature, Arletty pour la télévision…), mis en scène par le réalisateur Arnaud Sélignac (Nemo avec Carole Bouquet, Mausolée pour une garce avec Sylvie Vartan, Arletty une passion coupable avec Laetitia Casta…) qui signe avec éclat sa première expérience au théâtre, il est interprété – et c’est la révélation de ce spectacle – par Natalia Dontcheva, l’amoureuse romantique de Thierry Lhermitte dans Doc Martin.

Accrochée au téléphone, il exhale de Dontcheva/Parker une voix drôlement, tragiquement, terriblement humaine. Blondeur slave dissimulée sous perruque brune, l’actrice, magnifiée par les costumes de David Belugou, devient tour à tour mondaine, pasionaria, vacharde, vulnérable, une Truman Capote en jupon (les deux étouffés par leur talent ont écrit pour Marylin qui n’a jamais joué leurs mots) traversée par l’électricité des plus grandes coriaces : l’énergie du désespoir. Braise dans un écrin Cartier qui vibre, palpite, souffre, se consume telle l’épitaphe désirée par Miss Parker sur son urne : « Excusez-moi pour la poussière ». Certaines poussières ne dépassent pas le stade du mouton, d’autres communiquent à bras le corps avec les étoiles, en sueur et en sang vers la liberté.

Dorothy Parker ou Excusez-moi pour la poussière
Théâtre du Lucernaire – Paris
19 heures – 4 mai au 25 juin 2016

Excusez-moi pour la poussière de Jean-Luc Seigle – Editions Flammarion