Je prenais conscience de mes propres transformations en les confrontant à l’identité des choses.

Marcel Proust – Sodome et Ghomorre vol. II

Affiche Bambi Sébastien Lifshitz Documentaire-transgenrePlan large. De dos, une femme se tient sur le pont d’un bateau. En trench, un foulard qui dissimule sa chevelure. Face à elle, la Méditerranée. À l’horizon, Alger. Gros plan sur la femme. Age certain, verres fumés, lèvres peintes. Glace et feu à la Hitchcock. Cette femme, Marie-Pierre, revient sur les lieux de son enfance, sur les traces du petit garçon qu’elle fut jadis. Oui, vous avez bien lu, cette femme qui va raconter son destin pendant 110 minutes est née le 11 novembre 1935, enregistré à l’état civil sous la dénomination de Jean-Pierre Pruvot. Petit garçon obèse à l’âme de fille. Erreur d’enveloppe, d’identité.
Quelques séquences plus loin, Marie-Pierre marche dans Alger. Dévoilée, blonde, européenne en pantalon avec un chemisier rouge qui transperce le bleu obscur du crépuscule. Bambi avance vers l’origine de ses souvenirs. Les hommes se retournent sur son passage. Elle ne les voit pas. Dans l’une des nombreuses scènes coupées du DVD, bonus précieux à la vision du documentaire, Marie-Pierre se recueille sur la tombe de la famille, ou ce qu’il en reste parmi les herbes brûlées. Elle murmure : « L’histoire est passée… bien passée. ».

L’existence peut se comparer à une traversée ponctuée d’une succession de portes qui s’ouvrent à chaque fois sur des sas incertains, escarpés, sur des plages mouvantes, sinueuses. La vie de Jean-Pierre alias Marie-Pierre alias Bambi, artiste de music-hall puis professeur de lettres avec Palmes académiques, homosexuel à l’adolescence, trans à l’âge adulte, lesbienne sur le tard, ne s’est pas exposée à des ouvertures verrouillées, mais à des pans de murs entiers, clos, aveugles, d’une épaisseur pharaonique. Infranchissables ?… Ne vous fiez pas à l’allure frêle de Bambi qui pourrait être la grande sœur d’Aurore Clément. Sous l’épiderme arachnéen, se cache un mental d’Hercule, un amour implacable de la vie. Car cette héroïne – Bambi en est une vraie, et qui possède un sacré sens du romanesque ! – ne parle pas de l’acceptation d’une sexualité, mais de l’accomplissement d’une quête identitaire. De l’épanouissement d’une auto-fabrication. De la victoire d’une reconstruction de soi-même.

Dans l’ouverture du documentaire au Maghreb, Sébastien Lifshitz sublime Bambi, à la fois Queer et Queen dans la communauté transgenre. Puis vient l’époque de l’échappée belle à Paname, ville phare du chic et de l’élégance. Marie-Pierre émigre au cabaret de travestis Le Caroussel, le plus réputé de la capitale dans les fiveties. Plumes, strasses, fourreaux pailletés, maquillages fantasques, choucroutes mi-Baker mi-Bardot, Marie-Pierre devenue Bambi commence à vivre pleinement sous un pseudo de faon. Les représentations et les tournées dans le monde entier s’enchaînent avec ses copines aux noms bucoliques : Coccinelle, Capucine… Bambi se voit offrir une caméra Super 8. Dès lors, Sébastien Lifshitz alterne les entretiens en face-à-face et les archives personnelles de Marie-Pierre Pruvot. Cette remémoration du passé en mouvement, moins figée que les portraits, témoigne de la métamorphose de feu Jean-Pierre en femme sublime, libérée, audacieuse, malicieuse mais aussi plus discrète, plus introspective que ses collègues.

Bambi Sébastien Lifshitz Documentaire-travesti-transgenre

Dans ces entrelacs d’images, Lifshitz « décontrôle » Bambi avec son phrasé châtié de prof’ de lettres, son sens de la mise en scène de soi-même avec ses chemisiers rouges (couleur de la passion, de son combat), blancs (couleur de la pureté, de sa renaissance) en passant par des chamarrés verts, ton de l’espoir que le personnage sophistique à souhait. Sébastien amène Marie-Pierre à se livrer, à percer son armure faite de distance et de dérision. Lorsque la gangue, arachnéenne en apparence, d’acier en réalité, se fendille, les cicatrices anciennes saignent à nouveau, et Bambi, l’enfant qui s’identifiait à Andromaque, atteint le déchirement d’une tragédienne sans jamais sombrer dans le pathos.
Derrière la figure de proue, l’histoire des transgenres se dessine avec son cortège d’obstacles liés au changement de sexe : la prise d’hormones non médicalisées, l’opération, le changement d’état civil, les persécutions policières, le mépris de la majorité, l’autarcie des minorités homosexuelles et travesties, la condamnation au tapin ou au suicide.

Dans les seventies, aux prémices de sa maturité, Bambi déserte Le Caroussel. Elle a brillé dans la lumière, elle rayonnera dans l’ombre. Dans ces temps post-soixante-huitards où Annie Girardot triomphe dans Mourir d’aimer de André Cayatte, le faon devenue biche laisse la place Marie-Pierre Pruvot qui décroche le Bac à 33 ans, l’âge de la résurrection.
Jeans pattes d’eph, blond blanc Monroe avec bandeau d’indienne sur le front, Marie-Pierre est mutée à des milliers de lieues de l’épate du music-hall, dans la banlieue de Cherbourg. Cette férue de Proust aime ses élèves, les filme avec sa caméra. A la fin du documentaire, une jeune fille entre émotion et fierté, rougit face à l’objectif. Elle est coiffée comme son professeur, porte le même bandeau sur le front, admire visiblement son modèle. Cet ex-garçon qui tout seul s’est reproduit en femme comme certaines espèces végétales et animales nommées departhénogenèses arrhénotoques, s’est vu gratifié par Le Caroussel d’un pseudo masculin, doux, héritier du lacrymal de Disney. Tout le contraire de cette guerrière. Alors, chère Marie-Pierre, permettez-moi, comme en Italie pour désigner les mythes et les plus grandes stars, de vous appeler LA BAMBI. Identité forte, flamboyante, formidablement féminine.

Bambi a reçu le Teddy Award à la Biennale de Berlin 2013.

Le DVD Bambi est distribué par Epicentrefilms