UNE TENTATIVE

Hier soir, au Palais Stéphanie de La Croisette, j’ai assisté à la projection du film De la guerre de Bertrand Bonello. Je n’écrirai pas sur ce film. Je ne le ferai pas. Non pas que je ne l’ai pas aimé. Au contraire. Mais le mot « aimé » ne convient pas car il y a des films qui font perdre leur sens aux mots. Et quoi que vous écriviez, vous réduisez ces films. Avec vos réserves et surtout à cause de votre enthousiasme. Vous savez que vos mots ne serviront qu’à faire fuir le public.
De la guerre a eu du mal à voir le jour. De la guerre aura du mal à exister. Risque même de ne pas faire un soupçon d’entrées. Pourtant l’œuvre que construit Bonello (Quelque chose d’organique, Le pornographe, Tiresia…) est utile au cinéma français qui a plus que jamais besoin de ce genre d’expérience, de tentative.
De la guerre est montrée à La quinzaine des réalisateurs née en 1968. Une section parallèle qui présente depuis 40 ans un autre cinéma pour une nouvelle société. Une tentative…

De la guerre

À l’issue de la projo, la nuit est tombée sur Cannes. Il pleut des cordes. Je vais rater ma navette. Je cours, dégoulinant. Devant moi, une grosse blonde avec escarpins, bijoux plastifiés toc et robe longue de jersey noir qui la boudine. Elle glisse sur le pavé. Colle au sol comme une flaque. Rires alentours. La pluie redouble. La plaque au sol. Je l’aide à se relever. Elle vocifère. M’envoie balader avec hargne. Un quart de seconde, je demeure interdit. Ce n’était qu’un geste, une tentative…

Je cours vers la dernière navette que je n’aurai pas. Je m’en fiche. Mes pas martèlent mon esprit. Une tentative. Une tentative… Je pense à ces réalisateurs qui se sont accrochés au rideau du Palais des festivals en 1968. Qui ont fait cesser le festival. Ils ont osé une tentative…
Dans Un conte de Noël, Amalric s’écroule comme Chaplin, dans De la guerre, il s’étale de tout son long maladroitement. Comme dans la vie. Puis, il part ailleurs en quête d’un nouveau monde. Une tentative… Dans la section au joli nom « Un certain regard », Deneuve découvre la terre du Liban dévastée sous la houlette de deux très jeunes réalisateurs. Une tentative…

Et si un élan commun embrasait La Croisette en 2008 ? Et si tout le monde cessait sa course, ne serait-ce qu’un seul instant ? Et si tout le monde se couchait sur le sol, dans les salles, partout ?… Pas de chute, pas de brutalité. Non. Juste une esquisse d’arrêt, de paresse collective. Pour la beauté, l’assoupissement du geste. Une tentative…

Je veux voir

J’arrive à la navette. Ma conductrice est partie. Ma conductrice est un ange. La preuve, elle s’appelle Angélique. Lorsqu’elle m’a escorté tout à l’heure jusqu’à la nef des fous, j’étais entouré de l’équipe du documentaire C’est dur d’être aimé par des cons qui défend la liberté d’expression. Une tentative… Leur trac épaississait l’atmosphère. Nous avons plaisanté. Angélique m’a élu le monstre le plus sacré de sa navette. Une tentative…


Une queue interminable à la tête de taxis. Je suis à essorer. Tout près de moi, une jeune femme voilée de noir (par conviction religieuse ou pour se protéger de l’intempérie ?…), un homme en smoking qui ressemble à Nick Nolte et sa compagne sublime en robe du soir bustier qui découvre la moitié de ses seins. Une goutte d’eau glisse sur son bras doré. Comme c’est sexy… Le couple fait parapluie à part et Nick Nolte tient un énorme sac publicitaire. CRAC ! Le sac fragilisé par l’humidité se déchire et libère… un soutien-gorge qui s’évade dans le caniveau ! Je ramasse le sous-vêtement. Nous rions tous. Nick Nolte s’écrie : « Je suis un chaud lapin ! ».
La femme voilée me donne un sac de chez Monoprix. Une tentative… Je le mets sur ma tête tel un fakir au turban cheap. Re-rires. Nick Nolte m’offre un coin de parapluie. Une tentative… Les taxis arrivent au compte-goutte. Et si nous partagions notre course ?… Nous voilà tous les quatre hilares en voiture. J’arrive à l’hôtel. Nick Nolte lance à la cantonade : « C’est ma tournée ! ». Une tentative…

Cannes 1968

Je m’endors en pensant que j’avais 6 ans et 1 mois en mai 1968. Que Bonello a raison de jouer à Apocalypse Now dans son film. Soudain, Deneuve m’apparaît. Elle conduit la navette. Nick Nolte lui tend un soutien-gorge en argumentant qu’il est un chaud lapin. Une tentative…
Sa compagne est au Palais Stéphanie. Elle accroche ses bras dorés aux rideaux avec Godard, Truffaut, Lelouch, Malle, Polanski, Forman et tous les autres. Une tentative… Toute la salle est couchée pour lutter contre la vulgarité de l’ère bling-bling. Comme Amalric dans De la guerre, je suis tout nu, le visage maquillé comme un militaire. Je saute sur scène, le poing levé. Mon zizi s’agite aussi, et je crie : « TENTATIVE, TENTATIVE, TENTATIVE ! ».
Une pluie diluvienne tombe dans la salle. Fait gonfler la Méditerranée qui inonde tout sur son passage. L’énorme vague de sommeil m’engloutit. Une tentative, une tentat… Noir.

LE ROCHER DE CANNES


Les Ferrero Rocher sont les bouchées de chocolat qui polluent le plus la planète à cause de leurs nombreuses peaux d’emballage. Quand j’ai un Ferrero Rocher dans le creux de ma main, j’ai l’impression de tenir une météorite. Je m’approche d’elle au plus près. Impeccablement dorée, elle est pourtant constellée de petites bosses pointues comme si les aiguilles d’un hérisson s’évertuaient à briser l’écorce du chocolat.Il est de même pour Cannes, petite bouchée scintillante située quelque part sur la terre. Un Rocher peuplé de festivaliers du monde entier qui grouillent avec des badges et des invitations. Hochets qui flattent plus ou moins les vanités car le festival n’a pas son pareil pour remettre chacun à sa place. À la bonne ?…



Nuit qui tombe sur la Plage Martini. Un DJ très lounge berce le morceau de sable où l’on ne boit que du Martini. Comme dans la chanson de Carla Bruni, il y a quelqu’un me dit que le garçon au fond là-bas – Tu le vois ?… – occupe une très belle place dans le cinéma. La couleur de son badge le prouve. En fait, il est complètement côté de ses pompes car il ne rêve que de mises en scène de théâtre. Tout comme cette fille – Mais si derrière, regarde ! – beaucoup l’envient car elle est l’assistante personnelle d’une star de la TV alors quelle n’aspire qu’à une chose : jouer la comédie. Tout comme cet autre et blablabla et blablabla…

Hollywood’s Martini ?…
Non, Cannes on the rocks !


Au fil de cette énumération, la plage de Cannes m’est apparue comme un gigantesque Ferrero Rocher. Nous avancions tous avec difficulté parmi des pics et des cratères de cacao. Le sol doré crissait, gémissait sous nos pieds. J’ai alors pris conscience que le festival avait 61 ans. Pas vraiment vieux, mais senior quand même. 61 ans : un mélange de passion et de compromission pour parvenir à tenir debout. Comme chacun d’entre nous sur le chocolat et dans nos existences.

Ce matin sur la Croisette, le ciel est gris. Les dos s’arrondissent de fatigue. Les démarches traînent un peu. Les yeux sont de plus en plus embués d’images. Je regarde les festivaliers. Lequel d’entre eux se sent vraiment à sa place ?… Ils donnent tous le sentiment de déambuler comme des héroïnes de Téchiné qui ont l’air de se demander : » C’est donc ça la vie ?… Ce n’est que ça ?…« .
Une Atlantide, un mirage qui dilue les rêves, une bouchée qui pollue. Oui, ce n’est que ça la vie et Cannes aussi. Mais c’est également un chocolat fondant, doux au palais jusqu’à la vulnérabilité. Humain, terriblement et tendrement humain. Creuset de vies dont le cinéma se nourrit pour faire des films. Films que l’on voit à Cannes. Et c’est pour ça que son festival est unique. Indispensable.

Une héroïne de Téchiné qui regarde la vie passer
Ma saison préférée – ouverture de Cannes 1993