affiche_le-vent-se-leve_palme d'or_cannes_2006Depuis la déclaration d’indépendance d’Irlande en 1919, l’Angleterre occupe le pays et la guérilla fait rage.
1920. Campagne irlandaise. Lande sauvage et brutale. Un champ d’herbes hautes balayé par une brise printanière. Un groupe de jeunes paysans costauds en bras de chemise et batte de bois en main joue au hurling, le sport national. Tous se connaissent, mais la partie est musclée. Parmi eux, deux frères : Teddy O’Donovan et son frère cadet Damien (Padraic Delaney et Cillian Murphy, parfaits d’authenticité comme toute la distribution) qui va bientôt partir en Angleterre pour apprendre la médecine. La partie terminée, les jeunes gens se détendent dans une cour de ferme. Atmosphère virile, enjouée et fraternelle. Soudain, une brigade de soldats britanniques fait irruption. Vocifère des ordres avec une violence inouïe. Fait se mettre en rang les jeunes Irlandais. Les force à décliner leur identité en baissant leur pantalon sous le regard effrayé des femmes de la maison. Michaël, le plus jeune, n’a que dix-sept ans. Il prononce son prénom en gaélique. Se fait rabrouer à coups de crosse. L’adolescent tient tête à l’occupant. Une bagarre se déclenche. Maladroite et désordonnée, comme dans la vie. Les Anglais s’emparent du paysan et, malgré les supplications de ses amis, l’entraînent dans l’étable. Bruits sourds et cri étouffé. Lorsque la brigade repart, les jeunes gens découvrent Michaël éventré par un coup de baïonnette.
Ces premières images de Le Vent se lève – Palme d’or du Festival de Cannes 2006 plus que méritée – sont si réalistes, si choquantes qu’elles nouent l’estomac sur-le-champ malgré la grande pudeur qui émane de leur traitement.

Une guerre fratricide

Damien, témoin d’une nouvelle violence gratuite perpétrée par l’ennemi, décide de ne pas partir en Angleterre. Il rejoint l’IRA composée alors d’une poignée d’hommes. A défaut d’armes, tous brandissent leur courage et s’entraînent au combat sous les ordres de Teddy, leur leader. Les deux frères O’Donovan représentent les deux caractères autour desquels s’organise l’action de cette œuvre puissante.
Dans la première moitié, Teddy le charismatique engagé et Damien l’intellectuel plus modéré sont attachés comme les doigts d’une même main. Au point que le cadet tente de se faire passer pour son aîné lorsqu’ils tombent entre les mains des Anglais. Sous la torture, on arrache les ongles de Teddy et c’est Damien qui soigne les mains en sang. Ce désir de substitution et l’hémorragie qui en découle apporte à ce duo guerrier une métaphore sublime parce que littéralement siamoise.
Pendant que Teddy guérit, Damien le remplace dans ses responsabilités. Effectue au passage la sale besogne qui le bouleverse à jamais. Il abat à bout portant un traître à la cause irlandaise : un de ces amis paysans à peine sorti de l’enfance. Cette exécution sommaire filmée sans fioriture dans une campagne rustre et sous un ciel austère fait froid dans le dos. Elle traumatise Damien qui lâche son arme et court dans les landes, mais sa fuite est interrompue par un cut d’une sécheresse qui brise son élan d’une façon implacable.
Lors de la seconde partie de cette histoire, les mots que lâche le jeune homme gagnent en amertume et étouffent peu à peu son exaltation : « Je ne peux plus supporter ça » ; « J’ai franchi un cap. Je ne ressens plus rien » ; « J’espère que l’Irlande qu’on défend en vaut la peine »…
Puis, survient le moment fatal où la guerre d’indépendance se transforme en guerre civile. Elle divise alors Teddy qui accepte le compromis avec l’Angleterre et Damien qui se radicalise pour l’indépendance. Les pôles d’engagement s’inversent. La lutte intestine devient fratricide. Teddy fait exécuter Damien par un tribunal militaire. Les mains victimes de Teddy lors de la torture se transforment en bourreaux. Pourtant – et là réside le génie de Ken Loach – Le Vent se lève considère les deux frères anti-héros avec la même subtilité et la même compassion. Le film regarde leur engagement se consumer comme une flamme qui vacille sous les doutes. Il constate que les remords et les traumatismes qu’engendrent les combats – même pour les causes les plus nobles – laissent à jamais un goût de cendre dans la mémoire des gagnants comme des perdants.

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2 frères + 1 terre nourricière

Dans ce film d’hommes, la symbolique féminine est pourtant présente. Elle souligne la profondeur du scénario écrit par Paul Laverty (collaborateur fidèle de Ken Loach : Just a Kiss, Sweet Sixties, My Name is Joe, Bread and Roses…). La maîtrise implacable du récit hisse les idéaux historiques aux thèmes impérieux de la tragédie. Nous ne voyons jamais les O’Donovan dans une maison ou avec un membre de leur famille. Ils évoquent juste une fois leur père au cours d’une conversation animée, mais ce souvenir est prétexte à évoquer l’extrême pauvreté dans laquelle baignent les paysans Irlandais depuis des générations. Leur seul domicile dans cette oeuvre est la terre sur laquelle ils ont grandi. Ce symbole est magnifique car il suggère que c’est L’Irlande qui leur a donné la vie et les a nourris.
Second symbole féminin : La maison de la famille de Sinead, la fiancée de Damien incarnée à merveille par Orla Fitzgerald. La bâtisse est le lieu de toutes les persécutions : la mort du jeune Michael au début de l’histoire, l’agression de Sinead par les Anglais qui lui rase les cheveux jusqu’au sang (rappel des atrocités commises dans les camps nazis et aussi aux femmes tondues lors de l’épuration…), l’arrestation de Damien avant son exécution.
À la fin du film, c’est devant cette maison calcinée, violée dans ses murs comme ses habitants dans leur chair que Teddy apporte la lettre posthume de Damien à Sinead. La jeune femme, les cris rauques, le chasse à coups de poings rageurs. Puis, brisée et en larmes, se laisse tomber sur le sol. Et nous pleurons avec elle.

Classicisme sublime

Comme Au revoir les enfants de Louis Malle, Le Pianiste de Roman Polanski ou History of violence de David Cronenberg, Ken Loach signe là un chef d’œuvre d’une facture classique et humaniste dans la ligne directe de certaines œuvres de John Ford où l’épique broie les personnages dans leur intimité. La mise en scène est d’une sècheresse à faire frémir. La caméra sobre ausculte les groupuscules de l’IRA comme un témoin vivant qui foule le sol rude de l’Irlande. Elle se tient à la juste distance de cette tranche d’histoire pour nous la montrer sans pathos et – heureusement ! – sans message.
Ken Loach – grand socialiste devant l’éternel – semble toutefois regretter les compromis et les intérêts qui diluent la pureté d’une révolution. Cette amertume se traduit par la lumière magnifique de Barry Ackroyd. Entre chien et loup, elle est épaisse comme un ciel bas et dessine les silhouettes dans un contraste tourmenté beaucoup plus obscur que clair.
Le Vent se lève nous soulève le cœur d’une façon salutaire. Nous fait réfléchir aux guerres, aux révolutions, aux flots collectifs qui anéantissent les individus, déchirent les familles et plombent de névroses les générations futures. Un homme – s’il a les bons outils – peut avancer à coup de prises de conscience et tailler sa route dans des bottes de sept lieues. L’humanité, elle, demeure obstinément sourde, aveugle et d’une ignorance crasse si l’on compte au XXIe siècle le nombre de terres où les frères continuent de s’entretuer et condamnent les nations à éponger leur sang.