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« Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie ». Julien Carbon et Laurent Courtiaud, les réalisateurs français du thriller érotico-horrifique cantonnais Les nuits rouges du bourreau de jade, adhèrent de tout leur fétichisme à cette phrase de François Truffaut.

Sous l’œil de leur caméra assumée voyeuse, ils font s’agiter dans Hong Kong les quilles fuselées de leurs héroïnes à la recherche de l’élixir du Bourreau de Jade. Quelques gouttes de ce breuvage conçu par l’exécuteur du premier Empereur de Chine paralysent les corps et décuplent la sensibilité des terminaisons nerveuses. Overdosés, les suppliciés agonisent d’un excès de plaisir traversé d’indicibles douleurs.

Les griffes du plaisir

 

Scénaristes entre autres de Johnnie To, Andrew Lau, Kit Wong, Wong Kar-wai, les deux cinéastes ont choisi Hong Kong, leur terre d’adoption, comme périmètre de leur première réalisation. Ils transforment « le port aux parfums » en cité SF à la Blade Runner de Ridley Scott avec ses tours aveuglantes magnifiées par la photographie de Ng Man-Ching, avec ses périph’ reptiliens charmés par les thèmes électro-rock de Seppuku Paradigm.
Écrin sophistiqué, flamboyant où, au nom de l’élixir impérial, une asiat brune et une frenchie blonde vont s’affronter, se canarder, se déchirer par victimes interposées.


Frédérique Bel : « Nuits de Chine, nuits câlines…« 
de Blade Runner (1984) aux Nuits rouges du bourreau de Jade

Malgré un scénario un brin bancal et une distribution inégale, cette curiosité cinématographique risque de devenir un film culte tant elle marie avec bonheur ses références multiculturelles. Influencée par le polar hexagonal et le fantastique cantonnais, cette fiction initie une alliance de co-production entre Hong Kong et la France. Propose une mouture inédite de giallo (1) où les talents français et asiatiques réunissent leur trait commun : la sophistication par l’image de leur nouvelle vague respective.

Imaginez un shaker de cinéma qui embrasserait, sans l’ombre d’une chapelle, une narration de dimension cosmique à la Jean-Luc Godard découpée façon Kung Fu à la John Woo. La vision taciturne du monde selon Jean-Pierre Melville filmée avec l’ivresse chatoyante de Wong Kar-wai !

Blood and black lace
Giallo de Mario Bava (1964)

Oscillant entre l’exubérance et l’épure de ces modèles, les deux réalisateurs ont choisi d’opposer les deux stéréotypes de l’actrice de cinéma : la blonde et la brune. Une tueuse à gage française face à une sexual killer cantonnaise. Ce n’est pas dans leurs altercations trop brèves, mais dans l’isolement de leur archétype que ce long métrage trouve la singularité de son espace-temps en s’attardant sur la précision d’un geste professionnel (le maniement méticuleux du silencieux par la tueuse à gage), l’excellence méthodique de son exécution (la précision clinique de la psychopathe lors des séances de torture).

Pour la distribution française, Carbon et Courtiaud ont fait appel à Carole Brana, pâle copie de Julie Dreyfus alias Sophie Fatale dans Kill Bill 1 de Quentin Tarantino, qui interprète la femme appât.
Le rôle de la tueuse à gage revient à Frédérique Bel. Lookée Belle de jour dans un trench beige, coiffée d’un chignon à la Vertigo, Bel endosse les silhouettes de Grace Kelly, Kim Novak et Deneuve avec un personnage prénommé… Catherine ! Hélas, n’est pas actrice hitchcockienne, ni bunelienne qui veut. Frédérique Bel, nature fantaisiste étriquée par la stylisation hiératique de la mise en scène, finit par agonir sans laisser affleurer le fameux « feu sous la glace » cher à Sir Alfred.

Fêlures blondes
Catherine Deneuve dans Belle de jour de Luis Bunuel (1967)
Frédérique Bel

Kim Novak
dans Vertigo de Alfred Hitchcock (1958)

Mais cela semble faire une (très) belle jambe aux réalisateurs qui filment, avec un délice fétichiste non dissimulé, le mollet, la cheville et surtout le pied de Frédérique.
Dans ces nuits de Chine, les orteils féminins, peints, nus, enveloppés de bas avec couture peuvent devenir des armes pour écraser les visages. Les plantes aguicheuses pénètrent et se retirent des escarpins de luxe. Les talons se dévoilent en gros plan. Les cambrures des pieds, juchés sur des semelles Louboutin rouge sang ou bandés dans le daim de cuissardes conquérantes, arpentent le dédale hongkongais dans le dessein d’assouvir l’expression la plus pure du paroxysme sexuel : la rencontre avec la mort lors de l’accès au faîte du plaisir.

Déchirures brunes
La reine dans Blanche neige et les sept nains de Walt Disney (1937)
Carrie Ng
Gene Tierney dans
Péché mortel de J. M. Stahl (1945)

Pour parvenir au couronnement de cette quête impérieuse, les deux cinéastes ont créé le personnage de Carrie. Une héroïne non embarrassée de traumas psychologiques, ni de circonstances atténuantes. Une prédatrice qui possède la beauté et l’intelligence. Une impitoyable au physique incendiaire, au cœur de marbre. Une méchante à la motivation meurtrière digne de la reine de Blanche Neige. Une vilaine monolithique proche de Ellen Berent incarnée par Gene Tierney dans Pêché mortel de John M. Stahl.

Fière figure de cette galerie diabolique, Carrie Ng, célèbre actrice hongkongaise, calligraphie à l’hémoglobine le mystère et la subtilité de son interprétation. Parée de cinq griffes de jade portées à chaque doigt comme des bijoux, cette déesse du mal écorche, transperce, tranche les épidermes, enfonce ses faux ongles dans les entrailles des nubiles en mal de sensations fortes.


L’antre de Carrie se réduit à l’essentiel : un lit à baldaquin graphique, somptueux, vibrant, entouré de serres en fer. Champ d’exploration de la limite extatique où cette dévoreuse pratique le bondage, étouffe le corps des filles sous blister de latex, examine au plus près la sudation d’un téton turgescent à l’heure de la suffocation, découpe avec délicatesse un tatouage en forme de papillon.
Comble du raffinement, elle prépare avec soin pour sa victime un Dry Martini. Quand Carrie Ng porte le bâtonnet du cocktail à ses lèvres sublimes, le « twist » pourrait sur-le-champ se transformer en langue de cobra avant que cette Médusa ne fasse couler l’alcool glacé sur les chairs à vif de sa proie.

Carrie Ng : « Et mourir de plaisir… »



Dans ce premier opus, les expériences SM anéantissent avec une implacable minutie l’appellation imbécile de « sexe faible ». Filmées sans montrer un seul organe génital, ces séquences atteignent une excitation esthétique qui pervertit hors champ la libido du spectateur. Cet obscur hors champ du désir où se dessine, au cinéma, la lisière infime qui sépare l’érotisme de la pornographie.

(1) Giallo : film de genre italien à la frontière du polar, de l’horreur, du fantastique et de l’érotique. Le giallo a connu son heure de gloire entre les années 1960 et 1980 avec les chefs de file Mario Bava et Dario Argento.

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