La vie est dure, mais il n’y a qu’une façon de répondre à ses coups, avec encore plus de vie.

René Allio

allio_affiche_retrospective_signoretPrès de vingt-ans après son décès – il est décédé en 1995 – un groupe d’universitaires-chercheurs,  se souvenait de René Allio et proposait, à l’automne 2013, avec la participation de quelques institutions culturelles, de cinéastes et d’acteurs, une série d’activités explorant son travail. Il était temps ! Une rétrospective à la Cinémathèque française, un colloque à l’Institut national d’Histoire de l’Art, une exposition au Museum d’Histoire naturelle, un hommage organisé à Marseille à l’Alhambra et au MuCEM sans oublier la parution de deux coffrets DVD (Shellac) et la publication d’un ouvrage collectif  aux Presses universitaires de Rouen, autant d’occasions de découvrir ou de redécouvrir le travail multiforme du réalisateur de La vieille dame indigne et de Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère

Avant de faire une entrée remarquée dans le monde du cinéma avec La vieille dame indigne réalisé en 1965, après un court métrage, La Meule, en 1963, René Allio s’était fait connaître comme peintre, scénographe, décorateur de théâtre et d’opéra, en France et à l’étranger, fondateur du Centre méditerranéen de Création cinématographique. Il a travaillé avec Gabriel Garran au Théâtre d’Aubervilliers, réaménagé l’espace du Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, collaboré avec Roger Planchon durant dix années, conçu avec l’architecte Paul Chemetov, le théâtre en plein air d’Hammamet et la Grande Galerie de l’Evolution pour laquelle il a scénographié La Caravane des animaux. Une activité foisonnante qu’il mettra à profit dans son œuvre cinématographique.

Pour René Allio, le cinéma est un médium réaliste qui doit rendre compte des histoires de gens simples, de personnages modestes, souvent laissés pour compte, voire même carrément oubliés. Même si la plupart de ses films se déroulent plus ou moins à l’époque où il les tourne, René Allio s’est aussi intéressé à divers épisodes de l’histoire française, par exemple la révolte des Camisards dans les Cévennes au XVIIème siècle, le parricide commis par Pierre Rivière, un paysan du bocage normand au XIXème siècle ou encore l’explosion du cuirassé Liberté en rade de Toulon en 1911 et la Grande Guerre. Dans ces films, Allio refuse toute reconstitution appliquée et figée pour privilégier une restitution respectueuse qui met en valeur des ambiances et révèle des vérités enfouies. Pour développer ses scénarios de longs métrages qui, même lorsqu’ils s’appuient des événements ou des personnages réels, comportent toujours une part importante de romanesque, René Allio a souvent recours à des documents originaux. C’est ainsi que pour Les Camisards (1972),  il se base sur les mémoires d’Abraham Mazel et les journaux des camisards Élie Marion ou Bonbonnoux, pour Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… sur le mémoire du jeune meurtrier et le dossier Pierre Rivière présenté par Michel Foucault, pour Le Matelot 512, ce sera le « scénario » d’Émile Guinde, un ensemble de textes et de cartes postales dans lequel le vieil homme de 90 ans raconte sa vie de marin dans les années 1920, pour Rude journée pour la reine, il s’appuie sur des témoignages et des récits personnels.

Humanisme et engagement

René Allio, dans son cinéma humaniste et engagé, propose une critique de l’aliénation quotidienne, refuse l’ordre établi et s’efforce de comprendre comment l’individu subit les contraintes de la société et du milieu familial. Il s’attache à la représentation des gens humbles, ignorés et exclus de l’artistique, ceux, disait-il,  dont je suis et dont je viens, qui n’ont pas d’histoire, qui ne sauraient compter dans l’histoire, représentation qui est toujours payée à son juste prix, c’est-à-dire rien.
Dans le coffret DVD, Les Histoires de René Allio volume 1, on trouve quatre films : Moi, Pierre Rivière ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère (1976), un authentique chef d’œuvre,  Les Camisards (1972), un récit parfois maladroit mais souvent passionnant des luttes des protestants cévenols, Rude journée pour la reine (1973), un plaidoyer en faveur de la liberté individuelle, malheureusement alourdi par une construction quelque peu alambiquée, une direction artistique passablement datée et Le Matelot 512 (1985) qui réussit à insuffler gravité et pudeur à une bluette sentimentale et naïve.

Les films restaurés numériquement en haute définition permettent d’apprécier le soin accordé à la mise en scène, aux décors qu’ils soient naturels ou non, aux couleurs. Le livret d’accompagnement propose des textes d’excellente qualité qui éclairent avec beaucoup de pertinence le travail du cinéaste, autant ceux de Jean Gilli pour Les Camisards, de Guy Gauthier pour Rude journée pour la reine, celui de René Allio pour Le Matelot 512 ou encore ceux de Myriam Tsoukinas pour Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère ma sœur et mon frère… Dommage qu’une relecture très insuffisante voire même absente en perturbe la compréhension tant les fautes – de frappe, de syntaxe, de vocabulaire – sont nombreuses, exception faite des textes de Guy Gauthier. Il faut espérer que ce défaut soit corrigé pour le coffret DVD Les Histoires de René Allio, volume 2. Ce coffret contient La vieille dame indigne et L’heure exquise.

allio_sylvie_une vieille dame indigneSylvie, la vieille dame indigne

Qui a vu La vieille dame indigne, premier long-métrage d’Allio, à sa sortie en 1965, n’a pas oublié le regard dur et espiègle à la fois de Sylvie, son sourire malicieux, ses réflexions frappées au coin du bon sens et de l’expérience de la vie. La vieille dame indigne raconte l’histoire de Berthe Bertini qui, à 70 ans, se retrouve veuve après avoir vécu deux vies, une vie de femme et de mère qui a duré 60 ans et une vie de femme seule, sans obligations qui, elle, aura duré seulement dix-huit mois. Inspiré d’un récit de Bertold Brecht et de souvenirs personnels du réalisateur – sa grand-mère qui vend les  outils de son mari -, le film raconte l’émancipation de Madame Berthe qui refuse les offres intéressées de ses fils à venir habiter avec eux pour mener sa vie comme elle l’entend : aller au cinéma, faire des gueuletons, acheter une voiture, partir en vacances et se lier d’amitié avec une jeune et jolie serveuse, prostituée à ses heures et un cordonnier un peu escroc.  Le film s’attache à montrer les faits et gestes du quotidien de Madame Berthe : préparation des repas, courses dans le quartier, lessive, une vie de simplicité et de labeur. Un jour, elle achète une bouteille de vin rosé au lieu de son vin habituel, et cette action à priori anodine sera la première de sa nouvelle vie, une vie qu’elle vivra à sa guise sans souci du qu’en dira-t-on.

Madame Berthe fait la nécessaire conquête de la liberté individuelle par un changement radical de vie, refuse l’ordre établi et les carcans imposés par la société et le milieu familial.  Portrait d’une femme et d’une actrice – Sylvie y est admirable de bout en bout -, La vieille dame indigne est un film vibrant de tendresse.

Exploration sentimentale

L’Heure exquise, vrai-faux documentaire ou comme le dit si joliment Allio : « Exploration sentimentale … de Marseille ; d’un moment de son passé où mon père et ma mère ont eu vingt ans et se sont aimés ; où s’enracine ma propre histoire familiale ; d’une série décousue d’événements ou de scènes dont j’ai entendu cent fois le récit ou que j’ai vécus enfant ; d’une galerie de personnages vrais devenus mythiques pour moi seul ; de quelques traces qu’ils ont laissées, et qui vont s’effacer. »

Ce film sensible et généreux se  développe autour du commentaire en voix off de René Allio, de quelques témoignages (Jean Maurel et Jean Allio), de la reconstitution du suicide raté de l’Oncle Paul et donne à voir des images de Marseille, celui des quartiers populaires, du port, des chantiers ainsi que des photos de membres de la famille, grands-parents paternels et maternels, parents également. Au gré de cette promenade, Allio nous invite à la découverte de la ville de son enfance, nous fait découvrir les cinémas qu’il a fréquentés, les théâtres où se jouaient les revues, les trajets en tramway au cours desquels il se plaisait à rêvasser et à inventer des histoires.  La démarche d’Allio est amoureuse, le ton tendrement nostalgique.
Dans ces deux films, René Allio se montre fidèle à son credo, rendre compte des histoires de gens modestes, souvent oubliés par l’histoire.

rené allio_rude journée pour la reine-la vieille dame indigneRené Allio

Deux compléments et un cahier accompagnent les DVD des deux films avec des articles de Marguerite Vappereau, de Jean-Louis Comolli, d’Albert Cervoni, d’Alain Bergala, un entretien avec Guy Gauthier et le texte intégral de L’Heure exquise. Ces documents passionnants  sont très utiles pour replacer l’œuvre dans son temps et ainsi en apprécier le caractère farouchement novateur. Soulignons les efforts d’édition qui ont été faits par rapport au volume 1 : les textes ont visiblement été lus et corrigés, ce qui en facilite grandement la lecture et la compréhension. Les compléments nous donnent à entendre René Allio.

Dans De soleil et d’azur (1965), René Allio, Malka Ribowska et Sylvie parlent du personnage de Berthe Bertini : contrairement à Allio qui croit qu’elle a vécu deux vies, Sylvie affirme, elle, que Madame Berthe « a vécu, vécu, vécu mais une seule vie, la première ne comptait pas ». Dans L’Art au pluriel et avec passion – mémoire du théâtre – Marseille, berceau et source d’inspiration,  Allio explique que c’est dans le cinéma plus qu’au théâtre qu’il a pu s’exprimer en tant que personne car, au théâtre, il était au service de l’expression d’un autre : il précise qu’à ses débuts, il s’était plutôt démarqué de Marseille pour se la réapproprier des années plus tard après avoir compris qui il était, d’où il venait, quelle était son histoire familiale.

Formons le vœu que Shellac puisse poursuivre ce travail de redécouverte du cinéma de René Allio, un cinéma sensible, profondément humain, politiquement engagé sans pourtant être didactique ni partisan.