Le cinéma c’est l’art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes.

François Truffaut

Chère Marie-France Pisier,

En 1961, François Truffaut envoie cette petite annonce : « Cherche collégienne pour être la partenaire de Jean-Pierre Léaud dans la suite des 400 coups. Jolie, rieuse, culturellement évoluée. Pas une Lolita, ni une blousonne, ni une petite jeune femme, ni trop sexy. » Un photographe niçois expédie au cinéaste le portrait d’une adolescente de 17 ans à l’insu de celle-ci. Le cliché est accompagné d’une photo où elle est entourée de sa mère, de sa grande soeur et de son petit frère. Le mal de famille qui taraude Truffaut fait fondre le cinéaste. Il file dans le sud, attend l’étudiante devant son école, lui fait répéter le monologue de Jules et Jim avec cette indication : « Plus vite, plus vite ! Jeanne Moreau le dit plus vite ! ».

Colette, la première blessure de coeur d’Antoine Doinel, est née. Et avec ce personnage de Parisienne dans L’Amour à 20 ans, une héroïne truffaldienne à part. Pas une maîtresse fatale à la Jeanne Moreau, Catherine Deneuve ou Fanny Ardant. Pas une sage légitime comme Claude Jade ou Michèle Baumgartner. Non, une idylle de jeunesse inassouvie, une éducation sentimentale inaccomplie.

Marie-France, vous apparaissez pour la première fois à l’écran au son d’un orchestre symphonique. Climax hitchcockien nécessaire à Antoine Doinel pour succomber à Colette, « la jeune fille des jeunesses musicales » ! Truffaut devient votre repère de fiction, votre « re-père » d’existence.

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Et c’est parti dans le tourbillon de la vie ! Antoine croise à nouveau Colette dans Baisers volés en plein mai 1968. Elle est mariée, mère d’un enfant. Lui, plus que jamais adolescent. Ils ne font que se serrer la main le temps d’un dialogue de convenance.

En 1978, François Truffaut vous demande de co-scénariser L’Amour en fuite. Dernier épisode des aventures de Doinel, premier best off du septième Art. Matériau patchwork, complexité de la grammaire cinématographique du réalisateur perpétuellement tiraillé entre la réalité et la fiction, hanté par ces deux questions : le cinéma est-il plus important que la vie ? Est-ce que les femmes sont magiques ?

En voyant apparaître Colette dans la séquence de la gare de Lyon, je réponds « oui  » et encore « oui  » ! Ah, ce déhanché désinvolte dans votre robe blanche. Ce jersey qui frôle vos tétons adorables, couvre le galbe rieur de vos fesses, caresse l’élancement de vos jambes perchées sur des talons hauts, aussi hauts que votre timbre de voix. Vif, clair, tel du cristal quand il s’égare dans les aigus avec cette volonté vertigineuse de toujours démentir l’insondable mélancolie de l’existence. Dans la scène du train qui réunit pour l’ultime fois Antoine et Colette, il flotte un parfum de Une femme disparaît et de La Mort aux trousses. Titres hitchcockiens prémonitoires…

Chère Marie-France, aujourd’hui, mon regard est humide et mon moral en charpie de vous savoir partie. J’aimerais tant avoir la foi. Croire que vous êtes aux côtés du grand François. Que vous lui lancez dans un éclat de rire combien il est essentiel de faire dire à un personnage de La femme d’à côté : « La vie à plus d’imagination que nous. ». J’aimerais tant qu’il soit encore là et vous aussi. Sa Colette éternellement jeune, musicale, douloureusement libre !

Cet article est sur L’Express.fr