Voir des films, c’est la vraiment la chose la plus stimulante pour en faire !

Bernardo Bertolucci

Souvent donné pour mort ou au mieux moribond, le cinéma italien est pourtant toujours bien vivant et occupe une place à part dans le cœur de nombreux cinéphiles du monde entier, en particulier pour sa valeur patrimoniale régulièrement mise de l’avant par des reprises, des rétrospectives, des expositions et des livres.

pasolini_affiche_ferrarra_abelS’il est vrai que le cinéma d’aujourd’hui ne brille plus de feux aussi lumineux que ceux du cinéma néoréaliste ou de celui des années soixante et soixante-dix, il offre encore de belles réussites, par exemple la sélection cannoise 2015, certes boudée par le jury et repartie bredouille et vexée, mais chaudement applaudie par le public et les critiques. Deux films sont sortis depuis, Youth de Paolo Sorrentino, une réflexion sur la vieillesse qui multiplie personnages et points de vue Il Racconto dei racconti de Matteo Garrone, un film fantastique au casting international. La sortie de Mia Madre de Nanni Moretti est, elle, annoncée dans les semaines qui viennent.

En ce mois de novembre 2015 où nous commémorons le tragique quarantième anniversaire de la mort de Pier Paolo Pasolini, cinéaste, poète, essayiste, auteur de théâtre, sans nul doute la personnalité artistique et politique italienne du XXème siècle, il est nécessaire d’évoquer ce cinéma dont la vitalité ne cesse d’étonner. Pasolini d’abord, avec la parution en DVD de Pasolini, le film qu’Abel Ferrara lui a consacré. Ferrara refuse le biopic traditionnel pour se consacrer à la dernière journée de la vie de PPP, de son lever à sa dernière virée nocturne jusqu’à la plage d’Ostie en compagnie d’un de ces ragazzi di vita qu’il aimait tant en passant par des séances de travail, la fin du montage de Salo, l’écriture de Petrolio et du scénario du film Porno-Teo-Kolossal, moments évoqués dans des séquences fantasmatiques peu convaincantes. Les moments les plus forts du film sont indéniablement la course dans la nuit où désir et mort s’expriment dans une noirceur désespérée et le dîner entre amis avec la présence bouleversante d’Adriana Asti qui joue le rôle de la mère adorée du cinéaste, celle de Maria de Medeiros qui joue Laura Betti sans oublier Ninetto Davoli, grand amour de PPP et Willem Dafoe dont l’interprétation magnétique porte le film.
En 1971, Pasolini réalisait Le Décaméron d’après Boccace, une truculente fable résolument inscrite dans son époque et plaidant pour une libération des mœurs, en 2015 Paolo et Vittorio Taviani prennent aussi Boccace comme source d’inspiration pour réaliser Contes italiens. Dans la Florence de 1348, la peste noire sévit. Pour tenter d’échapper à une mort programmée, dix jeunes gens se réfugient dans la campagne toscane éblouissante de beauté. Pour tromper leur ennui, ils raconteront chacun une histoire dont certaines sont franchement comiques, d’autres graves ou même douloureuses, toutes ayant néanmoins un point commun, la nécessité et l’urgence d’aimer pour contrer l’horreur et la mort. C’est sans doute en cela que cette adaptation sage mais lumineuse, tournée dans des paysages verdoyants et des bâtisses somptueuses, rejoint le monde contemporain : dans un monde déboussolé, l’amour, la compréhension et la tolérance sont plus que jamais indispensables.

bernardo_bertolucci_mon_obssession_magnifiqueBernardo Bertolucci

Mon obsession magnifique donne l’occasion à Bernardo Bertolucci de retracer son parcours de cinéaste. En 2013, après dix ans d’un trop long silence, Bernardo Bertolucci présentait un film Io e te d’après le romain homonyme de Niccolo Ammaniti, une réflexion fervente sur la difficulté d’être contemporaine à travers le portrait sensible et intelligent de deux jeunes gens d’aujourd’hui. Aujourd’hui c’est avec un recueil de textes publiés sur près de cinquante ans qu’il nous revient. Dans le premier article intitulé I was born in a trunk, le cinéaste évoque son itinéraire, son amour de la campagne, l’influence de son père, son désarroi lorsque ses parents déménagent à Rome, ses débuts comme assistant de Pier Paolo Pasolini, les rapports entre cinéma et poésie, le choix des acteurs, les thématiques qui courent dans son œuvre et l’autobiographie dont il écrit : « De toute façon, on n’en a jamais fini avec l’autobiographie. On la chasse par la porte, elle revient par la fenêtre » (p.95). La partie intitulée « Maîtres et compagnons de voyage » évoque les personnes qui ont tout particulièrement compté pour Bertolucci au premier rang desquelles se trouve le père-poète Attilio Bertolucci mais aussi Alberto Moravia, Pier Paolo Pasolini, Sergio Leone, Laura Betti, Philippe Garrel entre autres. Dans d’autres articles, il parle des films qu’il aime et des questions artistiques ou politiques qui le préoccupent en compagnie d’artistes et d’intellectuels. Un livre intéressant qui permet de se replonger dans une œuvre et une époque. À revoir Le Conformiste, réflexion glaçante et somptueuse sur le fascisme (actuellement sur les écrans) avec Jean-Louis Trintignant, Stefania Sandrelli et Dominique Sanda.

Le Dictionnaire du Cinéma italien, livre-somme propose une vision critique et historique sur la création cinématographique italienne des soixante-dix dernières années. Une brève histoire du cinéma italien des premiers temps à aujourd’hui retrace les différentes époques d’un cinéma qui a connu périodes de déclin et apogées. Des articles passionnants et érudits très détaillés avec filmographies complètes sur les techniciens et les collaborateurs de création, scénaristes, monteurs, directeurs-photos, musiciens habituellement oubliés dans ce type d’ouvrages ainsi que de très nombreuses informations sur le contexte économique dans lequel les films se sont faits et les résultats année après année du box-office permettent d’envisager le cinéma dans une perspective globale. Parcellaire et subjectif certes mais pas sectaire pour autant, ce livre aborde tous les genres, du giallo au cinéma d’auteur le plus pointu en passant par un cinéma populaire de qualité. Fruit de six années de travail et de la collaboration de quelque vingt personnes, une nouvelle génération d’universitaires, de journalistes et de techniciens dont Mathias Sabourdin, directeur-photo tant italiens que français, cet ouvrage encyclopédique témoigne d’une homogénéité exceptionnelle.

Vous aimez le cinéma italien ? Ne ratez aucune des occasions qui vous sont offertes régulièrement de le revisiter encore et encore.

Mon obsession magnifique écrits, souvenirs, interventions 1962-2010 de Bernardo Bertolucci Éditions du Seuil

Le Dictionnaire du cinéma italien sous la direction de Mathias Sabourdin Éditions du Nouveau Monde