L’ amour, normalement, est très très gai. Mais la souffrance est inévitable en amour et je ne pense pas qu’il y ait contradiction entre la souffrance et la gaîté. Je pense qu’elles peuvent être concomitantes. La souffrance dans l’amour vient du fait que la coïncidence entre la façon d’aimer de l’un et la façon d’aimer de l’autre est pratiquement impossible. Il y en a toujours un des deux qui aime plus. Mais instant par instant, peut-être… Ce n’est pas quelqu’un qui aime plus que l’autre ne l’aime. C’est instant par instant, l’amour est plus prégnant chez l’un que chez l’autre. Donc il y a des petits décalages, comme ça, et quelques fois de magnifiques coïncidences… mais les coïncidences sont plus rares que les décalages. D’où cette petite souffrance qui peut devenir énorme si le couple se défait, ou si le couple ne se fait pas…

Paul Vecchiali – Dossier presse C’est l’amour

affiche_cest_lamour_vecchiali_paulOdile aime son mari Jean qui ne la satisfait pas ; elle le soupçonne même de la tromper. Première séquence : Jean rentre du travail, il travaille beaucoup, du petit matin à la nuit tombée. Hors champ Odile, avec des précautions trop polies pour ne pas être frustrées, joue les inquisitrices, se plaint, demande de l’amour comme quelqu’un qui a faim. Sous les reproches, Jean se dévêt autour du lit conjugal, lui jure sa fidélité. Il est sincère, se retrouve en slip, bras ballants, mains offertes, objet sexuel appétissant.

Le hors champ s’inverse. Odile occupe l’écran. Les dialogues de la scène recommencent. Elle retarde son coucher, évolue dans la cuisine, pose ses chaussures à bride sur la table. Par ce geste, la musicalité des dialogues de Paul Vecchiali raisonne plus fort encore, s’épanouit, universelle comme une chanson populaire. Telles les paroles de L‘Écharpe de Maurice Fanon version Cora Vaucaire à Save the last dance for me de Doc Pomus et Mort Shuman version française par Boris Bergman pour Carole laure, l’héroïne du dernier film de Paul Vecchiali appelle au désir, à l’invitation d’une danse ou l’annulation de celle-ci, au monologue de Mathilde Bauchard, la femme d’à côté de François Truffaut, lucide sur le naufrage des sentiments traduit par la bêtise nécessaire des chansons.

Séquence suivante : Odile se retrouve seule face à la télévision. Daniel, un comédien césarisé, aviné avec foulard rouge noué au cou, évoque son rôle principal dans un film gay naturiste à la Alain Guiraudie, plante son interview en beauté . Sa désinvolture amuse Odile, la séduit, elle s’identifie à son désarroi. Autre séquence : Daniel se retrouve au lit avec un bear, ex-militaire devenu viticulteur, raide dingue de son amant à la dérive, à la fois papa qui gifle pour réveiller son chéri des vapeurs de l’alcool et maman qui étreint avec marguerite sur le plateau du petit déjeuner.
Séquence de bal au bord de la Méditerranée. Pour défier son époux, Odile – Marilyn de Marseille en plissé soleil rouge – vampe les mecs, croise son fantasme de Daniel « en vrai ». Coup de foudre entre la midinette et l’acteur bi. Dès lors, ce couple improbable, déviant, descendant d’Orphée et Eurydice, Tristan et Yseult, Roméo et Juliette, excitera les ressentiments et ne pourra se retrouver que dans la mort.

C’est l’amour, à la façon d’un théâtre en appartement, se compose d’une succession de séquences à deux, trois personnages, tous bardés de l’éternel handicap du « je t’aime moi non plus », excepté Paul Vecchiali en patriarche, parrain adepte de la maxime de Boileau dans Art poétique : « Chaque passion parle un différent langage ». Si quelques interprétations sont parfois hésitantes, inégales – mais qui peut se targuer d’être juste au royaume des sentiments ? –, elles dissonent pour révéler les faux-semblants, les chausse-trapes, les porte-à-faux, toutes ces panoplies dont se protègent les amants par peur de trop souffrir.
Dans des décors coloriés par des bouquets à la façon des tableaux d’Auguste Renoir « gais, fleuris et joyeux » selon les propres mots du peintre, Vecchiali mêle la solennité au trivial, les dialogues littéraires aux mots du quotidien. Proche de la narration de La Ronde de Max Ophüls adapté de August Strindberg, cette conception de « pas de deux » (au sens positif et négatif) se déroule sous le regard parfois d’un portrait dédicacé de Danielle Darrieux, l’amour star du réalisateur qui vient de diriger pour la première fois Catherine Deneuve. CD, actrice musicale et fille spirituelle de DD, ancien amour retrouvé dans un film à sortir intitulé Le Cancre.

Paul Vecchiali – et tant mieux pour le cinéma et les spectateurs – n’en finira jamais  de son voyage dicté par une carte polytendre, viscérale, avide de désirs et de fureurs. En 2014, sortait Nuits blanches sur la jetée, une adaptation de Les Nuits blanches de Fédor Dostoïevski. Sur les quais de la cité phocéenne, un attraction prétendue raisonnable tentait, en quatre temps, de réunir Astrid Adverbe à Pascal Cervo. Une résolution balayée par le retour d’une passion, l’ombre d’un homme pétri de distance et de silence, silhouette irrésistible sous un réverbère. Les deux comédiens se retrouvent dans C’est l’amour synthétisé par le monologue d’une mère mi-Damia mi-Madame Jouve de La Femme d’à côté qui égrène son parcours du cœur battant en chansons. Son destin et celui du film pourraient s’ouvrir sur Il n’y a pas d’amour heureux de Louis Aragon mise en musique par Georges Brassens et s’achever par Les Histoires d’amour finissent mal en général des Rita Mitsuko. Il n’y a d’assassin que l’amour pour lui-même.